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Larry Taline ou l'épreuve de la pharmacie 



Là, vraiment, faut que j’y aille.
Méga à la bourre. Plus rien du tout depuis hier. En plus, il est juste en bas. Le pharmacien.
Je mets tout, c’est mieux sur le plan social, elle m’a dit. Ma psy.
Chaussettes, chaussures, pull, et même un blouson de chez Amazon. On dirait quelqu’un.

Et puis je descends, je passe devant le bar en bas, je contourne, je remonte un peu la rue : c’est facile, c’est justement celle qui remonte.

Normalement, on tombe sur la boutique avec une croix verte au bout de trente secondes, juste après le DAB. Et là, c’était tout normal, donc je rentre dans la boutique.

Je sais qu’il faut attendre, et je me rappelle le jeu de rôle chez ma psy. On se met derrière la première personne qu’on voit qui est en fait la dernière personne qui est arrivée, et celle qui sera servie juste avant vous.
Je sais, cherchez pas à comprendre non plus : c’est un truc de psy. Ils appellent ça les compétences sociales.

Je fixe des flacons d’Eludril sur une étagère en haut à droite. C’est rigolo, ils les ont rangés par taille et par couleur. Les rouges avec les rouges, les violets avec les violets, les bleus avec les bleus. Les petits devant, les grands derrière.
C’est impressionnant, je ne sais pas comment ils font. Surement, ils prévoient de recevoir les cartons de grands flacons avant, ils ont des algorithmes. Comme ça, ils les ouvrent d’abord, ils les mettent dans les étagères, et ensuite, genre un mois après, ils reçoivent les petits. Ou moins, parce que je vois toujours les flacons rangés comme ça, et je viens tous les 28 jours. Ou alors, ils ne les vendent pas, et ils sont collés sur l’étagère ? C’est surement plutôt ça, mais le problème, c’est qu’il m’a vu.

Le pharmacien gérant : il m’a vu et c’est embêtant.
Je sais qu’il m’a vu, parce qu’il est parti dans son arrière- boutique, avec les tiroirs où il y a les boites de médicaments.

Je continue de me tortiller en regardant les Eludril, le bras du pharmacien gérant qui dépasse dans chambranle de la porte de l’arrière-boutique, la dame qui est devant moi, l’autre dame qui est train d’être servie, le préparateur qui la sert, la pharmacienne adjointe et sa sœur qui est aussi pharmacienne adjointe, il y a des familles au destin horrible. Je fixe le monsieur qui est servi par la sœur pharmacienne adjointe de la pharmacienne adjointe, puis la dame qui est servie par l’autre sœur.

Faut que je bouge les épaules, je secoue aussi les bras parce que le coup des pharmaciennes adjointes, ça devient difficile, et il faut aussi tourner les poignets, sinon je vais finir par perdre l’équilibre en me balançant d’une jambe à l’autre en sautillant sur la pointe des pieds.
Tout bouge, et je suis enfin détendu.

A force de compter les pharmaciennes adjointes, c’est mon tour, forcément.
Et là, forcément aussi, ou presque, je me retrouve devant une des pharmaciennes adjointes qui est une des sœurs. Je ne peux pas m’en vouloir, c’était très difficile de tomber sur une des sœurs sans tomber sur une pharmacienne adjointe.
Et réciproquement.

Je pose mon ordonnance sur le comptoir.
Elle est encore lisible, et je sais que ce n’est pas pour ça qu’elle fronce les yeux après l’avoir furtivement regardée.
Elle se recule, alors qu’elle ne sent presque rien, mon ordonnance, elle lève un peu la tête, et je pense à mon endroit refuge.

Ses lèvres bougent. Comme j’ai ouvert tous les robinets de mon endroit refuge, je n’entends rien, mais je sais qu’elle siffle : « ah… mettez-vous sur le côté, le pharmacien gérant va s’occuper de vous ». Celui qui fait son yoga en urgence sous les tiroirs de médicaments. Elle complète : « vous n’êtes pas déjà venu ? » Et sans attendre mon « oui, tous les 28 jours depuis 2 ans et 56 jours », elle m’assassine d’un coup de menton pour s’adresser à la dame derrière moi (qui est donc arrivée après moi et qui a des compétences sociales) : « c’est rien, madame, il attend le pharmacien gérant », et, avec un grand sourire retrouvé : « alors, votre vaginite, elle va mieux que vos hémorroïdes ? ».

Ça me permet d’apprendre pendant que j’essaie de passer mon bras droit derrière mon épaule gauche en faisant le canard avec mes pieds que le Prozac, ça ne sert à rien pour les vaginites, sauf si c’est le mari qui en prend. La dame dit que c’est simple, soit il ne bande pas, soit il est tellement excité que… et là, le pharmacien gérant arrive.

« - C’est pour quoi ? Ah… Vous êtes déjà venu ?
-    Oui, tous les…
-    Parce que c’est sur…
-    28 jours depuis…
-    Commande…
-    2 ans et 56 jours…
-    La ritaline.
-    Ah non, c’est pas Larry Taline
-    Oui, la Ritaline, c’est sur commande.
Je me crois drôle, et j’insiste :
-    Ah, ah, non, non, c’est pas mon nom...
Ca lui permet une première victoire :
-    Ben si, si, vous pouvez dire non, non, mais si, si. Sur commande.
Il a pris un stylo et soulève avec mon ordonnance pour la parcourir.
-    Elle a mangé quoi, votre psychiatre ?

Et je sais que les ennuis commencent, comme à chaque fois, parce qu’il commence à sourire.
-    Hoooooooooo…. Vous chevauchez !
-    Comment vous savez ? Je ne vous ai pas demandé d’antibiot…
-    La date…
-    J’ai chevauché la date ?
-    Oui. Un très gros chevauchement, deux jours. Va falloir repasser quand vous aurez fini de chevaucher.
Je me crois malin :
-    Il y a marqué chevauchement autorisé… C’est toujours marqué, parce que à chaque fois, vous…
Il accuse le coup :
-    C’est marqué à la main.
-    Comme toute l’ordonnance.
-    Oui. Je vais vous servir. Mais il faut qu’il y ait la moyenne sur les 6 mois, hein. Sinon…
-    Sinon quoi ?

Je n’aurais pas dû cette bravade…

Il marmonne : « Pfff. Les chevauchements. Comme si je les voyais pas gare du Nord. ». Je le vois qui veut. Il veut comme il n’a jamais voulu. Et il tressaille, il s’agite, sa blouse se tend depuis sa ceinture : il a trouvé, merde.
« - Mmmmmouargggg. Ah, mais l’ordonnance date d’il y 4 jours ! Ledelécétrouaaa…
-    Pitié.
-    Niarf. Le délai c’est trois. »

Et là, je sais ce qui va arriver. Le délai pour venir, c’est trois jours, au-delà, il enlève les gélules qui correspondent au traitement qu’il aurait donné pour couvrir le temps entre la date de l’ordonnance et le jour où l’on vient.
Quatre jours après la date, il peut enlever 4 jours de traitement.

Il me fait un clin d’œil de la victoire : « agité, mais pas pour venir chercher la dro.., les gélules, hein ? ».

Je sais que le temps va être long.

D’abord, la danse de la victoire. Oubliant toute prudence, il prend l’ordonnance à pleines mains et va faire le tour des comptoirs et la balance devant chaque pharmacienne, préparateur, chaque client s’il le pouvait, en rotant la formule magique : « Ledélècétrouaaaa ».

Puis il sort ses petits ciseaux de couturière d’un tiroir sous le comptoir, qui ne contient qu’eux, et les pose sur la planchette : « Touchez pas, ça coupe, c’est des ciseaux. Je reviens, vous avez de la chance, j’ai des boites ».

Ah, ce n’est plus sur commande. Il est trop pressé, c’est son jour, et il sait surtout que ce n’est pas moi qui reviendrai, mais ma femme, un des enfants, mes chats, un mes lézards… Mais pas moi.
Alors, il faut qu’il le fasse là, tout de suite.

Il disparait dans la pièce avec les tiroirs.
C’est le moment de ramener mon bras droit qui est coincé derrière mon épaule gauche. Les flacons d’Eludril ne peuvent plus rien faire pour moi, je suis trop stressé. Le pharmacien gérant prend son temps, il faut absolument que j’essaie de ne pas m’ennuyer en l’attendant. Le stress et l’ennui, ma psy a prévenu tout le monde : jamais plus sans ritaline, c’est beaucoup trop aléatoire. La dernière fois, même les pompiers ont dit qu’ils n’avaient jamais vu ça, et que les gens qui s’ennuient de cette façon-là, même par distraction, il faut les attacher et appeler la police.
L’assureur a dit que d’accord, ils étaient obligés de couvrir les dégâts parce qu’ils ne pouvaient pas avoir prévu qu’on pouvait les faire, surtout de cette façon-là, pour les exclure mais que c’était la dernière fois si je ne prouvais pas que je prends ma Ritaline tous les jours.

Ce qui est drôle, c’est qu’on ait pu sauver les grenouilles, je ne sais pas comment ni pourquoi les pompiers l’ont fait. C’était surement trop pénible de les voir mourir dans ces conditions pour qu’ils prennent des risques pareils. Les chats sont vivants aussi : ils ont l’habitude, et dès qu’ils ont vu que je prenais mes outils, ils ont sauté par la fenêtre de la cuisine. Pourtant, pendant les dix premières minutes, ça s’est bien passé. Après, j’ai pensé à autre chose, et j’admets que j’aurais dû me renseigner avant et faire plus attention.

Le vrai problème, c’est qu’il parait qu’on ne pourra jamais enlever complètement l’odeur. Une telle quantité de ce truc, autant vaporisé, personne n’avait pensé essayer pour mettre une alerte de ne pas se tromper sur le pot. Et il fallait bien que j’allume un briquet pour voir quelque chose. Ensuite, là, c’est vrai, j’aurais pu mieux réagir et ne pas essayer une seconde fois dans le salon, surtout en regardant la télé, alors que je n’avais pas vraiment résolu le problème lié au premier essai. En revanche, c’était impossible de bien voir les détails, et que je me sois trompé de nouveau de pot, on ne peut pas m’en vouloir. Et comment imaginer une réaction pareille entre ces deux produits achetés librement dans le commerce quand on les mélange en les vaporisant quand ça brule un peu ?
C’est dommage : la peinture est toujours intacte, du coup, mais je n’ai même plus le droit de la regarder. De toute façon, le pistolet a fondu.

Un homme interrompt ma nostalgie en me percutant violemment, sans s’excuser, il souffle : « z’attendez une queue ? ». Ben oui : « j’attends celle du pharmacien qui va me su… ». Le reste ne l’intéresse visiblement pas, il me tourne le dos et se dirige vers une des sœurs adjointes. Ou alors, il connait les manies du pharmacien gérant et comprends ce qu’il me réserve. Et il semble vraiment très pressé.
Je continue seul sur ma lancée : « …pprimer des gélules ».
J’ai le temps d’entendre : « Pour le Prozac, le générique, ça vous va ? Sinon, j’ai une crème adoucissante et lubrifiante formidable qu’on utilise pour les éléphants syphilitiques… Vous savez, c’est drôle, le hasard : votre femme vient de… »

Mais voilà qu’il faut que je me concentre sur le pharmacien gérant, déjà de retour :
« Deux bouaaates. Maiiiiiiis… Ledélécétrouaaaa ». Pendant qu’en fond sonore, l’adjointe se met à hurler, prise par son enthousiasme commercial : « une vaginite pareille… ».

Il pose les boites sur le comptoir : « Le délécétrouaaa. Trois gélules par jour. Vous venez 4 jours après… ».
Il m’agite un truc sous le nez : « C’est une calculette. Comme ça, c’est prouvé. Trois fois quatre… Trois gélules fois quatre jours, parce que le délécétrouaaa, ça fait… 12. 12 gélules en moins ».
Et il me regarde avec un grand sourire me déboiter l’épaule droite pour en décoincer le bras qui est au bout et s’est retrouvé derrière la gauche : « vous devez être content : comme ça, vous chevauchez beaucoup moins ».

La voix de l’adjointe continue de remplir l’échoppe : « forcément une irritation pareille… ».

Je serais super content si j’avais moins mal à l’épaule droite. Et surtout, si je ne le voyais par prendre MA boite, l’ouvrir avec ses mains qui avaient pris mon ordonnance sans les laver ensuite, sortir une des deux plaquettes et prendre ses ciseaux de l’autre main.

Je continuerais bien de tenter de comprendre l’échange commercial qui m’intrigue : « si c’est gonflé comme ça pour vous aussi… », mais le gérant a décidé de faire durer le plaisir.
Cet ord.. onné pharmacien aurait pu couper d’un coup toutes les gélules, mais non. Il en découpe une qui tombe sur le comptoir, ploc, une deuxième, ploc, une troisième…, une sixième… et il s’arrête.
Chouette, il a buggué, j’ai gagné 2 jours de traitement. Deux jours qui éloignent la perspective de le revoir.

J’ai juste le temps de me laisser distraire un peu par l’adjointe, toujours à sa démo : « Moi, je vous propose des pots de 10 litres, 10 pour le prix de 9, comme ça vous la trempez dedans en entier avant et après… », avant que le pharma-détective me lance un regard de défi. Il remet ma plaquette meurtrie dans sa boite éventrée, la pose sur le comptoir. Le geste est lent. Il savoure quelque chose, mais quoi ?
Je vois sa main droite qui saisit ma seconde boite, cette petite boite survivante, qui n’a jamais fait de mal à personne. Il approche sa main gauche.
Il me fixe : « ça fera un équilibre… ». Et re-merde.
Il éventre ma boite, son index et son majeur gauches la pénètre et farfouillent dedans, une vague nausée m’envahit. Il sort une plaquette, et la cérémonie des gélules reprend.

Ploc, ploc, ploc…

Si seulement je pouvais passer mon bras gauche derrière mon épaule droite…

La torture doit prendre fin. A regret, il me remet mes boites saccagées :
« j’ai plus de sachets, et puis c’est pas écologique, et puis vous en feriez quoi », avant de sortir un sachet de sous le comptoir pour y placer une à une mes gélules confisquées-découpées en les comptant à voix haute. Un coup d’agrafeuse, puis le sachet est lancé dans une petite corbeille jaune, qui décore le comptoir d’à côté. Il a fini l’œuvre de sa journée : « Ce sera tout ? Le Doliprane, c’est cher et pour votre épaule, ça suffira pas et vous avez l’autre dro… Subutexxx. Le reste, c’est sur ordonnance, au revoir et à dans deux semaines pour le Subutexxx avec le chevauchement marqué merci ».

Voilà. Faut partir.
Humilié, une épaule fonctionnelle en moins, un mystère Eludril non résolu, une haine démesurée pour le monde et la Pharmacie.

Dire que je peux être tellement quelqu’un, quand je travaille, ou des fois, mais là, non.

La seule chose à faire, c’est un SMS à ma psy : « c’est bon, c’est décidé, je me suicide tout de suite, merci, adieu ».
Pas la peine de regarder la réponse, c’est toujours la même : « il a le droit, je ne sais plus comment travailler ça avec vous, le délai c’est trois jours, mais c’est bien, quatre c’est mieux que la dernière fois ».

De toute façon, elle est cool, si je regarde Doctolib, je sais qu’elle a déjà avancé notre prochain rendez-vous de 4 jours, à la même heure.

On a des anges gardiens.

Va falloir juste grouper la Ritaline et le Subu, parce que, bon, voilà, quoi.

Catégorie : Tranche de vie - 08 octobre 2023 à  19:22

#bubrénorphine #jugement #pharmacie #ritaline #buprénorphine #TDAH #TSO

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super bien écrit, t'as un vrai talent de narrateur - psychodi



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