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Aquarium 



Une odeur de vomi remplit l’espace de ma chambre. Le vomi appelle le vomi et je retiens un relent nauséabond. Mes fringues sont couvertes de traces de liquide jaunâtre gastrique. La honte me monte au nez. Je ne suis qu’une merde incapable de contenir son repas dans sa bouche. Va falloir trouver un créneau pour la machine à laver. Quasi impossible, en plus que je sais à peine la faire marcher. Faut mettre les degrés, le type de tissu, le produit dans je ne sais quel réceptacle. Ça finit en pugilat avec une moitié de machine de peur de se faire prendre en flagrant délit de vomi, à tenter de le faire sécher dans le placard. Du produit va disparaitre, la mère en bonne obsessionnelle radin va le remarquer et il n’y a qu’un couloir à traverser pour qu’elle trouve son meilleur suspect, son abruti de fils. Le plus simple serait de les jeter, il faut toutefois garder des habits pour la vie courante. Je l’ai déjà trop fait en massacrant le point de collecte de la croix rouge du coin de la rue. Recycle vomi. Ils doivent être content les bénévoles de retrouver mes fresques alimentaires après plusieurs mois. Ça me fait rire. Je les vois se demander quoi en faire. Se dire qu’il n’y a que des petits cons dans ce quartier et que ces box faudrait les retirer de ces coins où crèchent uniquement des cas sociaux. Mort de rire. De toute façon, ces habits ne servent pas à rhabiller les pauvres mais davantage à isoler les logements des riches.

Je vide les poches comme le veut la pratique. Une paille avec du sang coagulé, mon briquet zippo, une clope écrasée. Et un papelard dans la poche arrière, plié en deux, pas plus grand qu’une carte postale. Sur le recto, une photo de la gare maritime. Je pense ligne de fuite. Tout est aligné, se rejoignant au fond. D’antan, il s’agissait de canaliser les voitures prêtes à monter dans le ferry. Aujourd’hui, tout est désaffecté. Ils veulent construire en ce lieu un complexe hôtelier avec une thalassothérapie, une salle de congrès, une place pour les concerts. On voit les choses en grand à Boulogne-sur-Mer. Peut-être bien qu’on se prend pour ce que nous ne sommes pas. Après, c’est un lieu de passage, proche des frontières avec une activité industrielle encore très active à Capécure. Tais-toi tu n’es pas à la mairie, les gens savent mieux que toi !

La photographie dresse un relief, une profondeur. Je bloque, lendemain de soirée, stone, un rien attire mon attention et concentre ce qu’il me reste de vigilance. Le bleu est intense, mat, méditerranéen, hors sujet. Comment peut-on construire un endroit si géométrique ? Pour l’utilité bien sûr, on l’a oublié depuis le temps que les ferries préfèrent la traversée à Calais. Fret de voyageurs versus fret de poissons. Nous sommes du côté du fret qui pue.

Je retourne la feuille. Pas grand-chose d’écrit. En travers, le mot KLUBIX. Avec un gros point d’exclamation. Pour le faire vivre, que son cœur batte. Ça ne me dit rien ce mot. Les lettres sont blanches sur fond noir. Il n’y a pas de contours. Les autres inscriptions sont ridiculement minuscules, à un point que je ne puisse lire sans approcher le papier de mes yeux. Il y est écrit simplement en tout bas de page :

Si tu en a marre de la drogue, on peut t’aider. Nous sommes passés par là également. Amitiés.

Putain mais il se prenne pour qui ces gars à fourrer à mon insu leur flyer dans mon falzar. Cela devrait être interdit, c’est un peu abusé d’une personne en situation de faiblesse. Amitiés mon cul. Cela a dû arriver quand j’ai vomi. Je ne sais plus, j’ai dû avoir une absence après. J’étais tellement HS.

Je n’y crois pas, je relis leur message subliminal. Ils ciblent bien leur proie les gars en tout cas. De là à appeler le lendemain d’une cuite, il y a un écart qu’ils ne semblent pas apprécier. Il y a vraiment des malades dans ce bled. Des dégénérés. Comme si j’allais rejoindre leur communauté. Il y a quoi derrière, un autre dealer, les flics. Faudrait vraiment être maboule de téléphoner. Je garde le papier davantage pour l’image dans un tiroir de mon bureau.

Il y a vraiment des tarés à Boulogne.

J’arrive au bahut, les cours commencent dans une demi-heure.

Le couloir menant au bureau de mon professeur principal est un aquarium. De l’extérieur on peut nous voir déambuler tel deux poissons lobotomisés toujours à la recherche de la sortie. L’illusion nous fait surplomber le port au-dessus des mats, par-dessus le quai. L’heure de vérité a sonné. Tous les trimestres, j’ai le droit à un entretien privé entièrement dédié à mon sujet. Et je n’aurais pas dû fumer sur la route du lycée. Et j’aurais dû prendre une douche. Pas frais, légèrement dans le gaz, pas dispo. Je le sais. Je ne pourrais pas mieux m’y être préparé. Le prof a une gueule sympa. Il a des convictions, il le porte sur lui avec ses vêtements moitié mode moitié désuets. Il ferait mieux de changer la ferraille de ses lunettes, s’acheter des baskets s’il veut qu’on le laisse tranquille. Il me sourit, ouvre le dossier de ma scolarité, traverse les grandes lignes de ce qu’il a déjà entraperçu la veille en préparant cette rencontre chez lui. Un ou deux allers-retours sur ma gueule. Quelques expressions à la con, un haussement de sourcil, un sourire en coin, une manipulation experte de sa monture. Bref.

Bon alors Jimi qu’est-ce ce que tu racontes ? Tu te bouges plus en classe, t’as arrêté de fumer j’espère. Je vois que tes présences ne s’arrangent pas, les notes chutent. T’as trouvé une copine ou quoi ? Va-t-on avancer, trouver des solutions ?
Mon réfèrent pédagogique fait toujours pareil, il se rassérène avant même que je ne dise le moindre mot. Un homme, une technique, rôdé et rassurante.

C’est ça, ce n’est pas pour me faire casser que je suis convoqué. Je n’en ai rien à foutre de vos questions.
Mon cul s’enfonce dans la chaise, mon bras se luxe vers l’arrière, ma tête se cale en équerre. Ma passivité n’a d’égale que sa volonté de me faire avancer.

Ok on commence bien. On va reprendre un par un parce que moi j’ai ton dossier à remplir et je ne veux pas le rendre vide.
Il se redresse, me dominant, bien maladroitement. Cela ne peut pas marcher, pas avec moi. L’autorité ? Que croit-il encore ?

Pourquoi pas ? Je suis bon à rien.
Ça ne s’arrange pas de ce côté-là. Ça dit quoi la classe ? Ça t’intéresse ? Tu arrives à suivre ? Tu prends des notes ?
Non, ça me fait chier, je plane, mes cahiers sont vides et j’ai envie que ça s’arrête. C’est un supplice.
L’entretien est un calvaire, enterré comme celui des marins. Il n’y aurait strictement plus rien à dire. Seulement, l’évaluation doit se poursuivre. Il faut remplir des cases, savoir où on va, de quoi va être fait ce putain de prochain trimestre.

T’es bien au courant qu’il y a un examen à la fin de l’année qui est qualifiant. Faut courir après un diplôme qui est la clé qui ouvre la porte de l’emploi.
La porte de l’emploi je la défonce. Fuck le système.
Oui et elle se refermera aussi rapidement te laissant dehors. Pas qualifié, inqualifiable comportement, personne ne te prendra.
L’entrevue tourne à la punch line, il me sert des phrases toutes faites, sans aucun sens. Il cherche à nouveau à me faire réagir. Je lui souhaite l’impasse. Vouloir à ma place. Il n’a qu’à dire qu’il m’aime et qu’il rêve pour moi d’un futur embelli. Va chier connard, je chuchote. Je me détourne de son bureau sinon l’agitation me prendrait, ne le supportant pas. Dès lors, le port s’ouvre. Au loin, des pêcheurs remontent les bacs remplis de poissons. La respiration se calme, elle était coupée.

Et il a fait comment mon père sans diplôme ? Il allait en mer.
Gros blanc. Nous nous regardons dans le blanc des yeux. Le premier qui craque a perdu. Le duel scolaire tourne à mon avantage en ayant la main sur les réponses. J’abuse de son empathie clairement. Il se désabuse sans fléchir. Lui-même s’affaisse, nos regards reviennent au même niveau. Il ne manque plus qu’un café.

Oui mais les temps changent, c’était une autre époque.
Fait chier cette époque, je veux du concret. Je veux me lever pour gagner du blé, de l’oseille, m’occuper, je suis prêt à me défoncer.
Je regrette ce mot très lourdement. J’en ai envie. Il a compris. Peut-être je ne sais pas. Décontenancé, je me relève sur ma chaise. Reprendre le dessus. Tenir les apparences. L’impression d’avoir perdu sec le deuxième set d’une partie de tennis.

Te défoncer, j’espère qu’on parle au second degré Jimi…
Il mime un essoufflement en soupirant théâtralement. Penché sur le dossier, il gribouille quelque chose, cela pourrait être des croix ou des cœurs. Il me fait marrer ce gars, tous les détours qu’il prend. Cela me touche.

Et toi, tu n’as pas un moyen de m’éviter ce supplice d’écouter ces blaireaux de prof qui n’ont jamais bossé.
Sans relever ces injures, le prof s’engouffre dans la brèche. J’ai le sentiment d’avoir failli, craqué.

Oui, mais faut faire gaffe, tu réduis tes chances en sortant de l’école.
Et alors, tu crois que c’est mieux de venir la tête à l’envers et tout foutre par terre.
Ma main tape sur la table sans que j’en ai eu l’intention. Le geste accompagnait cet élan de désespoir, ces paroles d’abandon.

Tu viens défoncer à l’école ?
Bah oui, ça aide à tenir en classe.
Les profs le savent ?
Je crois qu’ils pensent que je suis cramé donc ils me laissent au fond, ça ne rime à rien. J’y vais parce que ma saloperie de mère me fout dehors, je fais semblant mais je n’essaie pas que ça marche.
Complétement hors-sol, notre huis-clos tourne au confessionnal. La rage est proche d’éclater, d’imploser. Aveu d’impuissance. Je sens le vide autour de moi. Je m’accroche à son regard. Il est ému semble-t-il tout en le cachant. Il ne réprime pas ses sentiments, il les laisse en lui et ne s’accorde pas à me les partager. A la fois dur et tendre, mon prof tient sa posture droite. Il jongle avec son crayon, tournoyant son Bic autour de son pouce. Un tic tel un moulin ou un rouleau à prière, un moyen de faire tourner la pensée, qu’elle ne stoppe pas, qu’elle suive son flot malgré le contre-courant.

Non mais c’est grave ce que tu dis.
Le mec atterrit, il croit peut-être que je faisais science po Boulogne sur mer.
Oh arrête Jimi ça suffit ton cynisme, faut que tu me dises la vérité, tes difficultés.
Ce n’est jamais allé aussi loin entre nous. Le mec se prend pour mon père mais cela ne me contrarie pas. Cela m’amuse même, qu’il se mette à cette place-là. Jamais je n’aurais pensé qu’il soit capable de tels affects à mon égard. Je suis fier de lui, il est sorti de ses gonds, des rails. Il se laisse aller. Bon dieu, il a l’air d’être pris de court. Son front perle de sueur. Et de mon côté, cela me regonfle. Bizarre. Cela n’est pas seulement le fait d’avoir pris l’ascendant sur lui. Je continue d’employer mes mots, mon jargon. Entre les lignes, ma colère. Entre les mots, mon désespoir.

Écoutez ce que je vous dis depuis tout à l’heure, je veux du concret, du palpable, Bordel suis-je seul dans ce cas ? et puis vous êtes payés pour quoi, pour faire le commentaire de ma vie ? Si vous avez un filon, On y va. Je commence demain matin, cinq heures du matin s’il le faut. Je n’ai pas le choix. Il n’y a pas de fric à la maison et je vais en partir d’ici peu.
Un vrai Jimi à réaction. Lancé comme une balle. Attaque-défense. Ou plutôt attaque-attaque. C’est jouissif de le voir se décomposer à chacune de mes allégations.

Ah bon, tu me dis quoi encore là ?
Je ne supporte pas ma mère, et ma mère ne me supporte pas depuis que je suis né. Sans mon père, je ne vois pas l’intérêt, il n’y a que lui qui aurait pu quelque chose pour moi, il m’aurait fait rentrer sur un bateau de pêche, avec sa réputation, il aurait juste fallu que je sois à la hauteur. On m’aurait appris sur le tas. Bordel, c’est ça qui m’a foutu en l’air.
Tout en parlant, je comprends la logique du péril de mon existence. Cela ne m’a jamais paru aussi clair. Trois quatre phrases et le tout est résumé. Cela éclaire une pièce plongée dans le noir, un lieu dont nous connaissons l’architecture mais qui nous échappe, qui ne se laisse pas voir. La mise en lumière laisse apparaitre une logique étant connue, elle est tout simplement imperceptible. Je sais qu’il y a un mur, une porte. Seulement, je ne le vois pas et risque de me la prendre en pleine gueule. Ce n’est pas une tromperie mais plutôt un état de confusion. La vérité échappe au défaut de lumière. La vérité ne peut s’appréhender si je ne la vois pas. Y vois-je clair ? Dois-je continuer de m’éteindre ? Ces questions viennent en pagaille m’assaillir. Je rebranche sur l’entretien. Le prof est vraiment dans les cordes. Il doit penser au bon café-clope d’après. Il est largué. Aucune amarre.

Tu veux parler de ton père ?
Eh madame la psychologue je ne vous y ai pas invité, merci de rester dans votre mission. Ça serait trop facile.
Là je me sens con. En effet, il a vu juste, j’aurais envie de parler de lui, de son absence, de son manque, de sa mort. Mes yeux s’embrument, je baisse la tête. J’aurais dû en parler, cela m’aurait fait du bien. Marre de se recroqueviller. Après tout, ce prof est sympa, on est entre nous. Il faut que j’arrête de me replier sur moi. Ce n’est plus possible. M’agripper ainsi plutôt que de lâcher-prise. Changer de tactique absolument. Mais avec qui ?

On pourrait aller voir ensemble les patrons de pêche.
Ok quand ?
Je ne sais pas.
Mais putain, on se bouge, j’en peux plus moi, tu veux me voir claquer avec une seringue dans le bras !
Qu’est-ce que tu dis là ?
Qu’est-ce que je dis en effet. Je me calme sinon le mec va appeler les flics et ma mère. Je ne sais pas ce qui m’arrive aujourd’hui et cela se tend entre nous. Vite finir l’entretien avant que cela ne tourne mal. Les vitres du bureau se drapent de milliers de goutte d’eau, un grain passe, je m’en détourne. A l’envolée, je réplique :

Façon de parler, je crève d’ennui, faut que je fasse quelque chose. Les jeunes ont besoin de rêver non ?
Oui ce n’est pas si facile que ça.
Je n’en peux plus, ça craque. Cela devait finir par arriver.

Dégage je vais te frapper. Si se voir ne sert à rien autant se quitter j’ai mieux à faire.
Nous nous levons jouant le drame à fond. Après quelques invectives stupidement stériles, des doigts levés, un dossier qui vole, je m’en vais. L’autre me raccompagne en restant sur le seuil de la porte de son bureau.

Jimi j’entends tes requêtes, laisse-moi deux jours et on voit si on peut voir des patrons.
C’est ça à dans deux jours, en attendant je vais regarder des séries sur netflix et jouer à la play.
Si tu veux, je peux t’excuser au lycée.
J’ai du mal à réprimer mes larmes, je suis totalement pris par des vents contraires. Je viens de me fâcher avec un gars que j’aurais bien pris dans mes bras, très fort. L’aquarium donne le sentiment d’une mise à nu. A visage découvert, j’enfile ma capuche et penche ma tête. Je ne réponds pas à l’appel de mon nom quand je traverse le hall d’entrée. Il faut que j’arrête et il faut que je me pique.

Sans le faire exprès je passe sous le bâtiment vers les quais, je me retourne instinctivement et aperçois le prof fumant une cigarette à sa fenêtre de bureau. Nos regards se croisent, nous échangeons quelque chose d’imperceptible.

Je fonce alors vers la came, je ne peux faire autrement. J’espère juste qu’il va me trouver un bateau.
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Catégorie : Expérimental - 31 mars 2020 à  22:09

Reputation de ce commentaire
 
J'aime ton blog et je suis contente que Jimi soit vénu ici !
 
J'adore ta façon d'écrire, elle sucite beaucoup d'empathie pour ma part !



Commentaires
#1 Posté par : cependant 01 avril 2020 à  16:39
Salut,

ah, le vomis sur les vêtements...moi je m'en rends compte toujours le jour d'après, quand ça a commencé à croûter...sans pour autant perdre son odeur gerbe
mais c'est toujours mieux que sur les cheveux hmm

puis apprendre à se servir d'une machine, c'est toujours utile et un bon challenge pendant le confinement pour décharger un peu la charge mentale de celles qui s'occupent déjà habituellement des lessives demon1

Posté par : cependant | 01 avril 2020 à  16:39

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