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Entre une et deux secondes 



« J’avance seul sur la route
Les pierres du chemin luisent dans la brume.
La nuit est calme, le désert de Dieu à l’écoute
Et les étoiles parlent entre elles.
Le ciel grandiose émerveille,
La terre dort dans un limbe bleu.
Pourquoi suis-je si mal, si fatigué ?
Quelle est ma quête, quel est mon vœu ?
Moi qui n’attends plus rien de la vie,
Et qui ne regrette rien du passé,
Je cherche la Paix et la Liberté.
J’aimerai m’endormir et m’oublier
Sans sombrer dans le froid sommeil de la tombe.
J’aimerais m’endormir à jamais
Tandis qu’en moi sommeillerait la vie
Et que doucement je respirai. »



Mikhaïl Lermontov





[...]

Siaben ne dormait pas.

Un relayeur de la Zvoboda des mouvances-pirates les avait déposés sur une aire de triple-voie d’approvisionnement, où devait les rejoindre un second guide.
Les deux complices y stoppèrent leur escapade pour la journée, s’établissant près d’un lac limitrophe ; ce lac séparait l’Hors-contrée Mush des tunnels marchands, destinés à nourrir les médiapoles.
Le tandem s’établit dans ces lieux sévèrement proches des abimes tant les incendies ravageaient sans fin les espaces boisés, tant les marres d’eaux croupissantes s’élargissaient d’heure en heure, tant l’air par endroits était simplement irrespirable, empestait les sulfates de soufre et autres combustions polluantes, tant les coulées de boue laissaient des espaces jadis verts-polychromes en uniques flaques marronnées. En flaques merdeuses - aurait-dit Siaben.
Les ravages étaient omniprésents, en chaque angle de vue, en chaque instant.
Il n’y avait pas deux ans que des foules réfugiées se tassaient dans d’immenses camps ; mais ces camps là en ce jour étaient vides, désertés pour la plupart après nombre d’évacuations ou de démantèlements à la sauce Ab[strate], à la sauce totalisante. D’autres camps à peine établis se trouvaient systématiquement désintégrés par les kaléïds, toujours à l’affut de « neutralisation des corps étrangers ». Plus personne n’attendait la St-Sylvestre pour l’ouverture annuelle et symbolique des Remparts, vers l’antre du Monstre, vers son cœur sinistre - mais d’apparence béate et lumineuse.
Les zones pacifiées-sécuritaires hors cyt:forteresse s’élargissaient toujours un peu plus chaque année.

Ainsi le tandem accapara un petit terrain ensablé, selon eux tout à fait convenable ; mais sans bivouacs, il allait de soi. Tous deux dormiraient à l’étoile morte, à même le sol, sur une couverture de fortune ; prompts à décamper dès la moindre alerte.

Non, Siaben ne dormait pas. Il ne pouvait pas dormir. Il regardait, pensif, sous son masque à 0x, poings serrés dans les poches de son sweat métallique, la distance entre les RAFL et le ciel sombre parcouru de temps à autres de légères aurores boréales. 
Les Remparts se constituaient de cylindres immenses brillants comme des astres, leurs barri-cades s’émaillaient d’aqueducs géants ravalées de stations aériennes et d'habitacles. La Tertiaire cyt:forteresse s’y barricadait comme un noyau de fruit trop mûr.

Fruit pourri… comme une croute. Soupira l’hacktivist.


Il ne s’agissait, de son point de vue, que d’une ruche mécanique géante, une termitière de biѻcyb. Rien de plus. Un vrai sac d’ordures vidé d’amour et d’empathie.
Pourquoi détruire les refuges ? A quel point l’ennemi haï et redouté peuplant les jardins[noir] leur était profitable, pratique ! Oui… de quoi toujours amplifier son expansion, de quoi encore rafler du terrain. Vers la ville-monde finale ? Le pandémonium final ? Siaben en eu presque un haut-le-cœur, se racla la gorge et cracha à terre, se signa en fermant les yeux puis vint se rasseoir aux côté d’Enylam qui pour une fois - peut-être même la première fois, selon sa mémoire récalcitrante - avait trouvé le repos avant lui.

4H30 s’afficha à son télécard, qui grésilla de lueurs quand la bull-protect de la ruche géante s’activa.
Un couvercle infographique de toute beauté s’intensifia telle une bande-annonce interactive cinématique. Les lumières cosmiques, élaborées à partir de syntellites et des RAFL, englobèrent la cellule colossale et mécanique. Les bâtiments anthracites habillés de nimbus flottaient aux abords des habitacles V.I.P, eux-mêmes agrippés aux multiples parois d’aspha-néon.
Des pelotes de circuits informatifs englobaient les triples-voies juxtaposées, qui s’engouffraient telles des artères dans les enceintes de la ruche. Ces routes plurielles devinrent à vue d’œil multidimensionnelles grâce aux symphonies d’images vives et joyeuses venues virtuellement s’y greffer ; un passant pourrait y entrevoir ces structurations, telles les perceptions de fourmis qui arpenteraient une corde.

Siaben s’alluma un cigarillo fait maison, qu’il avait troqué contre une semelle de chaussure de marche. Tranquillement, même le cœur bourdonnant de lassitude, il contempla la bull-protect réveillée, en action. Le départ lancinant d'une sorte d'hovercraft qui traversait le détroit sombre vers un bosquet rasé par les flammes lui donna un fond sonore synchronisé, assez révélateur.
Il contempla Enylam, qui respirait par soubresauts tendus et difficiles. Pour la majorité de ses amiesamis, des Communes, l’apnée du sommeil était devenue naturelle tout comme l’endurance était devenue pure corporalité. Cette apnée-là semblait lui balayer le visage de craintes. Ses traits clairs mais délissés par le temps, par ce sommeil s’affermissaient encore. Siaben n’en éprouva pas la moindre inquiétude. Monnaie courante. Dans son histoire, son existence, c’était comme ça ; on ne commençait à flipper qu’au moment où la Faucheuse se matérialisait presque tout à fait. Le reste c’était du nougat. En revanche ouai elle pouvait aller se faire cuire un œuf si elle lui demandait du tabac, ça arrangeait rien de toute évidence.

« Tout est dans la recette : produire du Système qui rend malade afin de soigner cette maladie pour produire de la richesse. » Chuchota-t-il.

Chuchotements suffisamment forts pour qu’Enylam ouvre les yeux.

– Hein, kestudis ? Bredouilla t’elle la bouche pâteuse ; rabattant son masque 0x jusqu’au menton puis sa parka jusqu’aux épaules.

– Tu ronfle hein, Bougeotte. Ça fait fuir les touristes.

Enylam se redressa lentement, ses yeux noyés de larmes ensommeillées, son dos endolori par les courbatures.

– Si je rote ou pète, alors je te dis pas. Oh pardon, je suis une fiille. Si « j’éructe ». Ça fait moins souillonne, « dârling ». Lança-t-elle dans une grimace, en s’appuyant des coudes sur la glaise et le sable.

– Bah j’espère que t’as la dalle. J’ai commandé le petit déj.

Enylam se laissa franchement tomber sur la couverture ankylosée par la moiteur d’une rosée endeuillée et égrainée de sable. Elle releva son pull au-dessus du nombril pour masser son bas-ventre. Un bleu était discernable, un peu plus haut. Enylam s’étira en actionnant son télécard. Son rythme cardiaque se calqua sur le tempo d’une soudaine inquiétude qui la pénétrait.

– Opé nom de code p’tit déj. Rafales d’atrids pour les croissants, paranucléïds pour le jus d’orange.
– Et nous on est la tartine au beurre. T’imagines cette merde...

Siaben resserra sa mâchoire. La lourdeur d’un courant-jet de l’Est, embrassée par les incendies locaux, enserrait le tandem à sa façon ; sorte d’amour-vache.   

Enylam crue percevoir de son compagnon de route une fatigue morale latente, qui jusqu’ici avait épargné ses habitudes. Elle se redressa en pianotant son télécard, espérant que ce ne soit qu’une illusion. Avant-hier déjà… oui ses nerfs avaient brisé les digues, ça ne lui arrivait presque jamais. Vraiment elle espérait. Pour elle, Siaben était une prière. Une prière puissance 1000. Jamais elle n’oserait lui révéler ça. Siaben ne lui pardonnerait pas. Sûrement, en ce monde on pouvait s’aimer, mais en ce monde on ne s’attachait pas. On pouvait se sacrifier pour l’autre, mais on ne l’encombrait pas de nos états d’âme. Enylam sourit car après tout, ça n’était rien d’autre que ça. Son esprit associa ce ressentit à une phrase spontanée que Siaben lui balança, quand Mehtani perdit son frère, tabassé à mort par des extrémistes d’une Meute locale de sa région.

Quand l’humain acceptera son semblable comme il est et non comme il devrait être, ou pourrait être, alors il commencera à sortir de l’impasse.

Mehtani répondit : … acceptera son monde, sa foutue planète aussi…
Et Siaben de poursuivre : … s’acceptera en fait, tel qu’il est lui, bordel !

Enylam savait qu’aucun des deux n’imaginait ce beau principe enfin réalisable. C’était foutu et ça ne datait pas d’hier. C’était foutu. Enylam elle aussi compressait ses dents dézinguées.

… sinon on ne serait pas là. On en serait pas là.

Les souffles embrasés de l’Est accompagnaient leurs mots, accompagnait leur énergie qui bat-tait de l’aile. Un vent de poussières interceptait dans ses cliquetis luisants des parcelles de lumières, émises de la bull-protect pharaonique, rendue parfois illimitée ; cet astre virtuel qui clairsemait ses rayons dans les couches atmosphériques noires-bitume. Comme un champignon magique aux densités croissantes, aux lueurs attractives, qui se dés-engouffrait d’un désert de rouille, proche du néant.
Mais les jardins[noir] étaient réels… les jardins[noir] ne cessaient, eux, non seulement d’intensifier leur résistance, mais aussi leur existence.

– Get up ! Get up ! S’écria-t-elle en se relevant d’un bond, brusquement réanimée d’entre la morose et… l’impasse.
– Si ! Go à toute blinde, hein. Enchaina son pote, porté par ce mouvement. Tu la connais celle-là :  la Terre n’est pas plate. Mais elle éclate !
– … et pas d’intelligence !
– Haha ! S’écria Siaben, qui épaula avec fougue sa compagnonne.

Tandis que tous deux, bras dessus-bras dessous, rejoignaient le lieu-dit du Relais.  [...]

(écloSpiral)



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A new day



On sourit, on s’apaise, on sait que le chemin sera long.

On se donne l’inspiration nécessaire pour légitimer notre enquête. On se trompera peut-être… mais vivre la planète, vivre la Terre, c’est tenter, persister à essayer de transcender notre simple présence. On se dit alors que nous ne sommes pas humains, nous sommes « ses moyens ». On a besoin de magie et de probité pour atténuer le savoir dont l’Éveil demeurera à jamais insondable, on arrive presque à concevoir ce qu'engendrerait en nous ce phénomène d'extinction finale. On perçoit trop, on ressent trop l'impatience qui ronge notre stabilité, alors on abdique par la mélancolie de ce souhait profond/ultime à la réalité inaccessible. On compose avec l'air du mouvement qui mène à nous conscientiser, sans rien espérer d'autre qu'une expérimentation illimitée de formes de vie nouvelles, audacieuses, interrompant le cours du désastre opéré par une pieuvre nihiliste et ses fossiles, ses dinosaures criminels en croisade ; apôtres du Capitalocène.







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Je te remercie PA pour tout ce que tu m'as apporté...



Dédié à "ma" Bougeotte...
wink

Dernière modification par Nils1984 (15 octobre 2019 à  18:04)

Catégorie : Expérimental - 15 octobre 2019 à  15:51



Commentaires
#1 Posté par : Bootspoppers 15 octobre 2019 à  23:13
Chouette tu reviens.
J ai aimé tes néologismes.

Posté par : Bootspoppers | 15 octobre 2019 à  23:13

Remonter

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