La violence symbolique chez les usagers de drogues / Les Blogs de PsychoACTIF

La violence symbolique chez les usagers de drogues 



Voici un texte qui va etre publié dans le nouveau fanzine de Psychoactif, à paraitre le 12 juin pour les journées de la Fédération Addiction.

La violence symbolique

La violence symbolique théorisée par le sociologue Bourdieu, explicite les processus de domination et de soumission. Pour l'usage de drogues, la violence symbolique est le processus de soumission par lequel les usagers de drogues perçoivent la non consommation de drogues comme légitime et naturel. La violence symbolique les conduit à avoir d'eux même une représentation négative. 
Autrement dit c'est ce processus qui fait que les usagers de drogues reprennent à leur compte la stigmatisation qui les touche et trouvent cela normal.

D'où vient-elle ? La loi de 70 participe activement à ce processus en ce qu'elle institue la non consommation de drogue comme légitime.  Mais ce n'est pas la seule cause. Elle peut aussi être renforcée par l'hygiènisme sanitaire, qui vend le dogme de la non consommation de toute drogue comme « bon pour la santé ».  Elle peut aussi  renforcé  par le langage porteur de représentations :  par exemple quand on nomme quelqu'un comme toxico, c'est à dire maniaque des toxiques, ou alors quand on parle de rechute.

Ce qui est fort, c'est que la violence symbolique permet à l’État de pouvoir imposer sa vision prohibitionniste comme objective et collective. Au point que les usagers de drogues ne disposent pas d'autre mode de pensée que celui des prohibitionistes. Les usagers ne peuvent donc pas échapper à la violence symbolique.
La violence symbolique  assignent aux usagers de drogues un statut d'infériorité, et à des réelles répercussions sur leurs  façons de se voir, dévalorisante :  «  Je suis vraiment une grosse merde de ne pas arriver à arrêter. », «quel est le problème en moi par rapport à ceux qui peuvent s'en passer ? ». Jusqu'à accepter la maltraitance comme normale » : « Ma compagne a raison de me quitter si je consomme », « Les soignants ont raison de me baisser ma metha et de me faire revenir tout les jours si j'ai reconsommé »….

La violence symbolique ne doit pas être confondue avec une servitude volontaire. Tout se fait de façon implicite et non consciente. Cela rend toute contestation ou toute révolte extrêmement difficile.

Il a fallu la crise du sida dans les années 90 pour que des usagers (qui allaient mourir du VIH), puissent  contester cette violence et commencer à s'émanciper. La crise du sida a d'ailleurs donné la réduction des risques, c'est-à-dire une manière de contester cette violence. Celle-ci avance le non jugement moral de la consommation de drogues,  qu'il n'y a pas de société sans drogue, ce qui légitime la consommation. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle a été si dure à imposer au grand public et aux politiques. Elle casse ce processus de soumission et avance que les usagers de drogues peuvent être normaux.

Mais la réduction des risques française est un processus inachevé qui ne permet pas aux usagers de se penser autrement. A Psychoactif, nous voulons maintenant aller plus loin. Nous voulons permettre au consommateur de prendre conscience de ce processus pour qu'il puisse se penser autrement, pour qu'il ne se sente pas inférieur parce qu'il consomme,  pour qu'il puisse penser que sa consommation peut enrichir sa vie, pour qu'il puisse se révolter contre la pénalisation de l'usage qui reste une aberration. En un  mot, EMANCIPATION
Pierre

Catégorie : Actualités - 30 mai 2019 à  18:20

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Au top, très bien écrit Suf
 
dérangeant à admettre, donc pertinent et bien réel. Similana
 
Merci Pierre, pour le mettre aussi efficacement en mots! Teona
 
Voilà pourquoi on se bat ! Cusco
 
Les mots sont forts et sonnent justes ! Nrock
 
YES !!! Tout est dit !!! s2f



Commentaires
#1 Posté par : Nogeron 30 mai 2019 à  19:10
Super texte ! Même si je débarque tout juste sur ce forum, je partage en grande partie votre position. 

J'ai toujours été frappé de voir à quels points les côtés positifs de la drogue étaient ignorés par ceux qui n'y connaissent rien. Le plaisir, la créativité, l'évasion, la compréhension artistique, l'exploration intérieur, les visions, le soulagement etc. Tout ça réduit par des non-usagers qui n'y connaissent rien à une sorte de "vice".

L'usager a un intérêt à sa pratique. Il varie totalement selon les gens, le produit, la fréquence, mais il existe. Et cet intérêt, quel qu'il soit, est réduit à un quelque chose de négatif par la société française. Alors que la prise de drogue peut par exemple permettre de se reconnecter avec soi-même, même temporairement, c'est une belle expérience intime. Et cracher sur une expérience intime fondamentale est très violent !

Comment peut-on balayer aussi d'un revers de main l'apport des drogues sur de nombreux secteurs de l'activité humaine ?? Si on prend juste l'exemple de la musique, l'influence de l'héroïne sur les géants du jazz et la rupture totale qu'a apporté le LSD à la musique rock/pop/folk ?

Comment peut-on balayer le réconfort qu'apporte les drogues à des gens qui sont abîmés non par leur drogue en premier lieu, mais par leurs conditions de vie ? D'autant plus quand on constate que les trois-quarts des problèmes engendrés par la drogue proviennent de la prohibition : illégalité donc difficulté à se procurer le produit, dissimulation entraînant un sentiment de honte, produit de mauvaise qualité bien plus nocif qu'un produit pur ?

La France, et beaucoup de Français, je ne me l'explique pas, sont incroyablement butés sur une politique de drogue qui n'a AUCUN sens, aucun !!

C'est, je pense, l'une des politiques publiques la plus absurde, la plus déconnectée de la réalité et de la population qui soit en France actuellement. Et pourtant y a de la concurrence.

La prise de drogue est légitime.
C'est une liberté fondamentale de pouvoir modifier sa propre conscience.
Se droguer n'entraîne pas systématiquement des dommages sur la santé.

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En fait, c'est comme si dans un monde parallèle, la voiture était illégale, qu'il n'y avait pas de routes, pas de permis de conduire et que certains, utilisant des prototypes puissants mais mal foutu et mal réglés, se crachaient régulièrement dans les bois en cherchant la vitesse.

Les prohibitionnistes diraient alors : regardez !! la voiture est beaucoup trop dangereuse !! Impossible de légaliser ça !! Pourtant, en créant les conditions d'utilisation de la voiture, ils se rendraient compte de son potentiel et ils régleraient une partie du problème. Même si on le sait, les conducteurs fous et les accidents existeraient toujours.

Je pense que c'est pareil pour la drogue, ça parait inimaginable de légaliser alors
qu'en le faisant, on réglerait au moins la partie des problèmes qui découlent de la prohibition.
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Excellent commentaire. M'interesse beacoup. Boots
 
Jamais pensé à la géniale comparaison avec la conduite ! merci /coach

Posté par : Nogeron | 30 mai 2019 à  19:10

 
#2 Posté par : Username123 30 mai 2019 à  22:18
Excellent texte, qui rappelle la lettre au législateur d’Artaud.

Posté par : Username123 | 30 mai 2019 à  22:18

 
#3 Posté par : prescripteur 31 mai 2019 à  07:58
Bonjour, je pense que le problème vient en partie de notre Constitution qui donne un rôle prioritaire au Président (puis au gouvernement), qui regarde en permanence le baromètre de "l'opinion publique".
Je pense qu'il devrait y avoir tous les ans un débat parlementaire sur la politique "des drogues", peut etre avec la Loi de Santé. Il y aurait peut etre des avancées (on peut toujours y croire).
Il serait logique que le parlement fixe les principes de cette politique et que le gouvernement les appliquent. Mais là le gouvernement agit le plus souvent  par decret et personne ne conteste. Il est vrai que les députés n'ont probablement pas envie de "mettre les mains dans le cambouis" mais c'est (ça devrait être) leur boulot !!
Amicalement

Posté par : prescripteur | 31 mai 2019 à  07:58

 
#4 Posté par : Mascarpone 31 mai 2019 à  10:36
Ayant toujours vécu mon soi disant vice sans aucun sentiment de culpabilité et m'étant souvent, trop souvent, et même, presque toujours big_smile, battu avec mes pairs sur cette idée formatée et absurde que: "la drogue c'est mal' et que cela faisait d'eux des sous citoyens voire des sous hommes (oui, le mot est fort, mais c'est comme ça que nos sociétés les font se ressentir le plus souvent), je ne peux qu'approuver à 100%.

Tant qu'on ne fait pas de mal au voisin, chacun devrait avoir la liberté de faire ce qu'il veut de son corps et de sa santé. Mais, dans une société où dans de nombreux états, même le suicide est un délit punissable par la loi, et où la prohibition est de rigueur depuis des siècles maintenant, les citoyens sont formatés dès l'enfance pour mettre dans des cases ce qui est bien, ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas, et ce qui est mal.

Ils disent: "oui, mais la drogue, quand même! L'héroïne, vous vous rendez compte, ça tue et ça rend dépendant "oui, et? Il y a des tas de choses qui tuent et qui rendent dépendant, qui êtes vous pour décider lesquelles sont acceptables et les autres non?

Si toutes ces choses "dangereuses" étaient prohibées, il y aurait au moins une certaine logique (même totalitaire big_smile ), mais avec les drogues illicites c'est vraiment totalement arbitraire (la comparaison avec la bagnole est bien vue wink ).

De plus, les citoyens lambda comme les usagers eux mêmes se laissent berner par des discours qui leurs semblent aller de soi, sauf QUE, les véritables raisons de toutes ces interdictions ( appuyées par l'opprobre qu'on a bien inculquée aux citoyens), ne sont pas pour des raisons majoritairement sanitaires, mais bien plus pour d'obscures raisons, politiques, économiques et de pouvoir (revoyez votre histoire wink ).

Bref, moi, ça va bien merci lol Et bien sûr, je suis d'accord avec le discours du dessus, c'est ce que j'essaye de dire depuis toujours en pissant dans un violoncelle la plupart du temps...

Amicalement

Posté par : Mascarpone | 31 mai 2019 à  10:36

 
#5 Posté par : L'Italien 09 juin 2019 à  07:28
Je pense que chaque personne suffisamment libre suivra son chemin, je ne dis pas que l'impact social est nul, juste que passer une certaine limite, on apprends a vivre pour nous, la moitié des addicts aux opiacés sont fonctionnels socialement, taffent sous métha ou héro ou autre TSO, la précarité aide pas c'est clair, après je suis libertarien, je pense qu'a chacuns, ses choix, mais la drogue peut abîmer, la goutte et les trips m'ont fait vriller, l'héro m'a filé d'autres difficultés, c'est pas anodin de s'enfoncer dans les abysses de la défonce pour supporter des affects difficiles.. Pour bien de nous consommateurs, c'est plus facile d'être déféré une fois de plus que de se confronter a ses propres souffrances qui nous ont entraîné dans ce cercle d'oublis, ça se fait pas en un jour, tmtc wink

Mais ce mode de vie nous laissent des marques, je fais du mieux que je peux (je vis à l'étranger, j'ai une boite dans le digital, mais chaque fois que je parle à la rue, je connecte avec tout les cramés, je suppose que les rues de banlieue, Mars foyer, les rues d'autres pays et des années de stop livré a soi même font de nous ce que l'on est smile 

Faut juste apprendre a s'en battre les couilles des projections d'autrui..

Vie pour toi, grandis, fait tes expériences, et c'est qu'ayant franchis bien des limites t'en resteras marqué, tant dans ton rapport à toi et aux autres..

Bon courage biz wink

Posté par : L'Italien | 09 juin 2019 à  07:28

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