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Pattern 



Vous ne me connaissez pas, mais mon état se détériore.
Je suis devenue une grosse shlag qui gratte des tickets française des jeux, qui cache sa bouteille, nerveuse et irritable sans alcool, redoutant les lendemains de gueule de bois car plus pénibles encore que ma dépression. Hésitant a boire chaque jour puis finalement s'avouant vaincue. S'avouer vaincue tout court.
Parfois, mes rêves et mes espoirs me permettent de faire un mouvement, deux mouvements, un plan logique et implacable semble se dessiner dans ma tête, et puis, non, c'est infaisable, il me faudrait être bien, il me faudrait ci, et ça, et de l'argent. De l'argent, j'en ai, mais il se volatilise depuis juillet, là où tout a explosé.
Je tombe, j'agresse ce qui vit, j'agresse la beauté, la bonté, j'ai même envie de frapper mon chat. Rien ne me paraît délectable et digne, chaque jour on me rappelle que je sombre, que je suis pénible à être déprimée, que j'ai "vrillée" et je suis punie, punie d'être moi, punie d'avoir été triste et de ne pas avoir su dire "merde".
Alors je sombre encore plus, les mots des autres me transpercent comme des poignards, et je m'endors épuisée dans l'espoir secret de ne jamais me réveiller.
Lorsque mes yeux s'entrouvent le matin, découvrant alors l'horreur dans laquelle je me suis plongé, je n'ai même pas le pouvoir de me rendormir comme autrefois, où j'étais si douce et rêveuse ; tant l'agitation de la tristesse et de la rancoeur m'empoisonne et m'empoigne dès le réveil. C'est un papillon de nuit piégé dans la cave de mon coeur, cave qui prends l'eau, cave qui ne peut même plus évacuer les débris , la saleté, les champignons.
Cela fait maintenant deux mois que personne ne m'a pris dans ses bras, que personne ne m'a rappelé que la vie est belle, et que l'on est presque satisfait de me voir plonger, malgré toutes les bonnes intentions.
Autodestruction incontrôlable qui me paralyse désormais, je ne fais plus aucun mouvement, car je n'ai été ni pardonné ni consolé. Je ne peux qu'être spectatrice de mon propre désastre, je reste interdite devant l'étendue de ma faiblesse et de mes complicités maladives avec l'ennemi.
Ennemi que l'on nommera "B".
Ennemi qui s'est tenu à bonne distance mais pourtant assez près pour habiller ma détresse d'un joli manteau de courage, portant la griffe fatidique de "syndrome de Stockholm".
Et toujours cet aller retour ridicule vers le téléphone, dans l'attente dévorante d'un signe, d'un SMS, d'un appel salutaire. Parfois, c'était presque chaque minute. Je sais qu'il n'y aura rien. Mais je regarde.
Hier je me suis aperçue que l'on m'avait bloqué sur discord. Pourtant, je n'ai harcelé personne.

C'est un combat permanent et délétère que celui de paraître, paraître normale, paraître bien, a l'aise, distante, forte. Alors que c'est tout le contraire. Vouloir dialoguer avec un mur, voilà ce qui m'a tué a petit feu. Chaque jour qui passe m'éloigne un peu plus de lui. Appelons cet obscur personnage "J".

Dr Jekyll et Mr Hyde, voilà comment le psychiatre m'a nommé hier, sans me proposer la moindre solution, parce que, "vous savez, dans la profession, on ramasse tout et n'importe quoi, les gens dont personne ne veut, les déchets quoi, mon cabinet est une déchetterie."
Ce sont ses propos, ponctués de quelques aveux sur sa vie personnelle et de façon cynique, se demandant finalement a quoi sert sa profession.
Il avait, a t il dit, le choix entre faire le métier de sa mère, psychiatre, ou celui de son père ; spécialiste des maladies infectieuses. Après avoir commencé par les maladies infectieuses et trouvant cela bien trop compliqué, il s'est dirigé vers la psychiatrie et dresse un constat accablant : c'est pire.
Voilà, un exemple d'un professionnel de la maladie mentale lui même torturé, (et avec tout le respect que je leur dois) leur patient les torturent aussi.. "une de mes patientes, tout aussi jolie que vous, s'est pendue la semaine dernière, alors, prttt."
Constat d'une vie et d'une profession dénuée de sens et de but, prescrire.
Me prescrire un médicament je cite "bizarre" , mais qui fait quelque chose, après, on sait pas trop quoi, ça dépends. L'impression d'être un cobaye ou quelque chose dans ce genre là, enfin quelque chose qui ne ressemble pas à ce qu'il connaît, parce que, ses arguments n'étaient pas recevables et voyant qu'il se trompait, s'est mis à me scruter d'un air accusateur pour me déclarer que j'avais un fort caractère. Déçu que je ne ressemble pas aux schémas habituels, monsieur le docteur (et comment lui en vouloir..) je suis déçue également que vous n'ayez pas proposé, a minima, un encouragement, au mieux, un morceau de viande, d'os a ronger. Je revois encore ses yeux effarés lorsque je lui ai répondu sèchement que, non, je n'avais pas cumulé les relations avec des hommes violents, et que, mon ex conjoint qui continue a me donner des cauchemars était simplement une expérience, parce qu'il était Algérien. Soupçonnant la dessous qu'il s'agissait d'un mariage blanc, ses yeux ronds se sont plissés pour se rediriger vers son clavier d'ordinateur, et ainsi achever de pianoter fébrilement je ne sais quelles inepties (pardon. Conclusions.)
Comme il le disait lui même, difficile de savoir ce que le patient veut dire, a vécu, pense, car "on avance a tâtons".
Me proposant donc de trouver un psychologue, mais me mettant en garde contre la majorité d'entre eux qui seraient "inutiles" , "nuls" , je commençais pourtant a le trouver sympathique. Ma question, "pourquoi pas vous?" Ne lui sembla pas pertinente et je sentais que ce grand slave a l'allure sportive venait de me fermer la porte au nez. Un dernier coup d'oeil a sa bibliothèque croulant sous les manuels d'homéopathie, et je m'apprêtais à sortir, puis, "Venlafaxine, pendant un mois." Je dois revenir le voir pour en tester un autre, a t il soufflé.
Alors que les effets ne se font ressentir qu'au bout de trois semaines, et que c'est un médicament "bizarre"..
Docteur, je préférerai me plonger dans l'héroïne, pour ne plus souffrir, sachant exactement ce qui m'attends et ce qui ne m'attends pas, au bout du bout.
Largement étudiée, répandue, fantasmée, je sais à quelle point elle est efficace et dangereuse pour celui qui choisis cette voie. Car au bout du bout, il n'y a rien. Ou plutôt si, il y a K.., ou ce détraqueur de mon école qui mélangeait subutex, fentanyl, morphine puis revenant a la poudre brune, tout en pleurant sur le portrait de son ex, soigneusement encadrée : une femme très belle, rousse, souriante, avec lui a ses côtés.. et dans ce portrait, je pouvais voir l'étendu de ce qu'il avait perdu. Une flamme, un désir de vivre, une innocence, un projet.
Je le compare alors a K.., ce vieil ami loufoque et magnifique. Ancien héroïnomane, alcoolique notoire, nous nous retrouvions sur la parvis d'une eglise de Paris, pour singer l'angoisse ou la joie autour d'une canette de bière tiède. Nos conversations toujours absurdes allongeaient notre espérance de vie.
Je les compare tous deux aujourd'hui afin de savoir à qui est ce que je pourrais ressembler, après ma cure de désintoxication a l'héroïne. J'aime parfois, en dehors de mes épisodes impulsifs, rester allongée, des heures durant, au carrefour des possibles, examinant toutes les issues, et cela fait comme un film, une série B, un thriller, un sitcom. Je me rends compte de tout ce temps qu'il me reste, et ça me plaît, ça me calme. A travers ma dépression, je peux me rendre compte que je suis profondément optimiste voire drôle, car certains chemins mènent vers des happy ends, des retrouvailles, des baisers, des succès. Il y a aussi pas mal de mise en bière....
Et puis, il faut, avec difficulté, faire le chemin inverse, retourner dans la purée de pois. Retourner, non pas au carrefour, mais encore plus bas, dans le trou ou je suis et demeure piégée.

Dans mon trou je laisse parfois un mot d'absence "do not disturb" comme maintenant car j'écris ;
Armé de ma pelle je rassemble un peu de terre et je m'allonge comme autrefois a la plage pour m'enterrer un peu, et avec satisfaction, je bois.

Je bois, et boire est un pattern simple.
Je suis au carrefour, j'ai le choix entre aller a droite ou à gauche.
A gauche, il y a un dédale de couloirs en BA13 et des portes entrebaillées, une administration close et des réunions secrètes et véhémentes derrière des portes closes. Il y a mes échecs épinglés sur un tableau blanc, un salon où l'on fête Noël avec des cadavres. Il y a aussi, dans l'arrière cour, les départs, vers monts et merveilles , les stories Instagram, les taxis tesla.. les chemins des possibles, dont je parlais plus haut, mais à pieds, et, je ne fais le trajet que lorsque j'ai le courage de traverser les bureaux.

A droite, il y a la Bouteille, il y a l'apaisement, l'oubli, un monde désintéressé, intérieur fantasque et desinhibé, des idées nouvelles, des jeux et des miroirs déformants, une illusion, une vraie fête foraine. Et puis au bout, il y a pourtant aussi une arrière cour, mais dégoûtante et et fermée sur elle même, sans aucun départ.
Il y règne une odeur de pisse et les chats se nettoient a l'huile de moteur, les oreilles sifflent et la tête enfle douloureusement.
Refaire le chemin inverse et traverser la fête foraine désertée, jonchée de déchets, voilà qui n'est pas agréable, mais, on s'y fait, comme lorsqu'on rentre chez soi en banlieue par le RER.

Voilà ce que représente la gueule de bois, inévitable a 30 ans.
Alors chaque jour lorsque je me tiens devant ce pattern, je tente de m'échapper un peu, mais je me cogne contre les parois de ma vieille boîte enterrée. Personne ne vient me tirer de mon trou, personne ne vient me caresser les cheveux. Parce que je risque de salir leur beaux vêtements avec la terre accumulée.

Et puis ; et puis il y a Charlotte (comme dans la chanson de Brel) , il y a la Charlotte du futur qui me dit, "allez, viens ! On est bien !!
Regarde tout ce qu'on peux faire."
Elle me fait de grands gestes, viens, tu vas voir, n'aie pas peur,
Je lui fait signe moi aussi, très gênée. Mais d'innombrables obstacles se dressent entre elles et moi. Elle rit et me dit de passer quand même, de tout défoncer, de casser les barrières.

Plus on s'enfonce dans la déprime et l'alcool, plus on te marche dessus, plus les banquiers en profitent. On ne peux plus travailler correctement, on mets fin aux CDD sans même protester, et il faut de l'argent. On ne peux plus rembourser, on a fait des dépenses inconsidérées a Decathlon pour aller mieux et partir en randonnée, on a emprunté...
Le débit se creuse et malgré un emploi de secours a 70 heures / semaine le déficit devient un cercle vicieux.
Pour rejoindre Charlotte, il faudrai que je redevienne l'étudiante effrontée et pauvre que j'étais, que je vole, que je transgresse les lois. Il faudrait que je prenne, au lieu de demander. Il faudrait que je fonce avec ma Fiat et que j'écrase quelques passants, que je foute le feu, que j'apprivoise un ennemi.
Oui, car rester sagement dans le malheur et la prison que je me suis construit faute de pouvoir, et que les autres ont continué à ériger, signifie entrer pour de bon dans la marginalité, en clinique psychiatrique, en soins prolongés, endettée, prendre des médicaments, demander les aides, se blottir chez maman, travailler dans un obscur bistrot, attendre que J.. ai fini de "réfléchir" et mette fin a un "break" dégueulasse qui n'est au fond qu'un vaste mensonge. Pour rejoindre Charlotte, il faudrait arrêter d'être sympa, il faudrait que je paraisse, que je m'incruste, que je disparaisse pour réapparaître et anéantir par un Acte toute fatalité, renaître par la ruse et l'absence de foi.
On me dit d'être patiente, de rester sagement dans mon coin, de me soigner, on m'écarte. Mais on me rends muette. On me mets en sourdine, on me mets en pause. C'est intolérable. J'existe, je vis, je comprends beaucoup et pardonne toujours, j'ai des pensées, des sentiments, de l'amour a donner, et ce ne sera sûrement pas a ceux qui m'ont lâchement abandonné. Viendra ce moment, où, prenant mon café avec mon meilleur ami a la terrasse d'un bistrot toulousain, je me délecterai de les voir dans leur trou, eux aussi plein de terre, et aboyant au facteur qui ne leur apportera que des mauvaises nouvelles.
Je ne serai pas celle qui, d'un geste leste, facile et rapide, les enverra en salle d'attente, je serai celle qui les accueillera à ma table, et qui leur dira, messieurs, vous n'avez pas été corrects. Je ne veux pas de gens comme vous dans ma vie, vous qui avez "un ping de retard", et, demeurez seuls, puisque c'est ce que vous avez voulu, en me dénigrant.


If someone treats you like an option, leave them like a choice.

Catégorie : En passant - 07 octobre 2023 à  20:13

#alcool #héroïne #dépression #rupture #syndrome de Stockholm #violences



Commentaires
#1 Posté par : prescripteur 08 octobre 2023 à  08:57
Beau texte mais bien noir. Continue sur PA, si tu veux ! Amicalement

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