Prison, Shoot

Catégorie : Trip Report
Hier à 13:19

#cocaïne #prison
La première fois qu’on m’a injecté dans la jugulaire depositphotos_4114611-stock-illustration-nurse-emoticon



Quand le verdict est tombé, je n’ai presque rien entendu.

Les mots défilaient les uns après les autres : faux et usage de faux, abus de confiance, détention de stupéfiants, consommation en groupe… À force, tout se mélangeait dans ma tête. Une seule chose restait gravée : cinq ans de prison.

J’avais à peine vingt ans.

À cet âge-là, cinq ans, c’est une vie entière.

À mon arrivée, on m’a placée au niveau 1, le quartier réservé aux détenues toxicomanes et à celles sous traitement. Un monde à part, où chaque geste était surveillé, où la méfiance faisait partie du quotidien.

Les colis étaient ouverts, les vêtements neufs lavés avant même qu’on puisse les toucher. L’administration savait que la drogue trouvait toujours un chemin. Une détenue avait réussi à faire entrer de la marchandise dans les couches de son bébé pendant un parloir.

Rien ne semblait impossible.

C’est là que j’ai rencontré Brigitte.

Quarante-deux ans. 9 ans de prison ferme. Une femme qui connaissait les règles, les combines et les dangers mieux que personne.

Moi, à côté d’elle, j’étais encore une gamine.

Un matin, elle me dit simplement :

— J’ai parloir à onze heures. Mon michton vient.

Je n’ai rien répondu.

Mais au fond de moi, une seule pensée tournait en boucle.

Ramène quelque chose…

Pendant qu’elle était au parloir, je suis restée enfermée dans la cellule. Impossible de sortir au préau. Impossible de penser à autre chose. Pour faire taire mon impatience, j’ai nettoyé la cellule de fond en comble.

J’astiquais les barreaux.

Je frottais le sol.

Je regardais l’horloge toutes les deux minutes.

Enfin, la porte s’est ouverte.

Brigitte est entrée.

Elle avait ce petit sourire que je connaissais déjà.

Sans un mot, elle s’est assise sur son lit.

— Alors ? Ça s’est bien passé ?

Elle plonge la main dans sa poche.

Mon cœur accélère.

Elle sort deux seringues.

Puis un petit sachet de cocaïne.

Je sens mon ventre se nouer.

Elle me regarde droit dans les yeux.

— Si tu veux, je vais te shooter dans la jugulaire.

Le mot résonne dans ma tête.

La jugulaire.

Je déglutis.

— Tu sais bien que je ne m’injecte pas…

— Justement. Tu es avec moi. Je sais ce que je fais.

Je regarde son visage.

Puis les seringues.

Puis de nouveau son visage.

Quelque chose me dit que ce n’est pas une bonne idée.

Quelque chose de beaucoup plus fort me souffle que je ne vais pas dire non.

— Ça me fait peur…

Elle sourit doucement.

— Tu n’as pas confiance en moi ?

Cette simple phrase suffit à faire vaciller toutes mes hésitations.

Je n’avais pas envie de passer pour une trouillarde.

Je voulais consommer.

Je voulais oublier où j’étais.

Alors j’ai répondu :

— D’accord.

Elle mouille un gant de toilette.

— Quand la montée arrivera… mords dedans.

Je tente un sourire.

— Je crois que ça ira.

En réalité, je n’en savais rien.

Elle disparaît derrière le rideau qui cachait les toilettes. C’était notre seul angle mort. Si un surveillant regardait par le judas, il penserait simplement qu’elle était aux toilettes.

Quelques minutes plus tard, elle revient.

Les seringues sont prêtes.

Je sens mon cœur battre jusque dans ma gorge.

Je lui dis :

— Commence par moi… parce que si tu te fais avant, tu risques de me louper.

Elle rit.

— Tu réfléchis encore beaucoup trop.

Nous entrons toutes les deux dans le minuscule coin toilettes.

Face au miroir, je découvre mon reflet.

J’ai le visage fermé.

Je bloque ma respiration pour faire ressortir la veine de mon cou.

Brigitte s’approche.

Elle la regarde comme un artisan regarde son ouvrage.

— Elle est parfaite…

Moi, je n’entends plus qu’un seul bruit.

Les battements de mon cœur.

Ils résonnent dans toute ma tête.

Je me demande ce que je suis en train de faire.

Je pourrais encore dire non.

Je pourrais encore reculer.

Mais je ne bouge pas.

L’aiguille perce ma peau.

Je sens une légère brûlure.

Puis je vois le sang remonter dans la seringue.

À cet instant précis, je comprends qu’il n’y a plus de retour en arrière.

Elle pousse le piston.

Le temps explose.

Une vague gigantesque traverse tout mon corps.

Je perds immédiatement l’équilibre.

Je me laisse tomber sur le lit.

Impossible de rester debout.

Mes oreilles sifflent.

Mon cœur cogne.

Mon corps devient lourd, incroyablement lourd.

Et pourtant, mon esprit flotte.

J’ai l’impression que plus rien ne peut m’atteindre.

Que plus rien n’existe.

Ni la prison.

Ni les barreaux.

Ni les  années qui m’attendent.

Quelques instants plus tard, Brigitte s’injecte à son tour et vient s’allonger près de moi.

Le judas de la porte claque.

Le surveillant regarde à l’intérieur.

— Ça va, mademoiselle ?

Je voudrais répondre.

Mais ma bouche refuse de fonctionner.

Je hoche simplement la tête.

Je crois qu’il comprend.

Ou peut-être qu’il ne veut rien voir.

Je me lève lentement.

Je passe mon visage entre les barreaux.

L’air frais vient frapper ma peau.

Jamais je n’avais trouvé l’air aussi délicieux.

Je ferme les yeux.

Pendant quelques secondes, j’oublie que je suis enfermée.

Puis la réalité revient.

Je ne sortirai pas avant plusieurs heures.

Brigitte sort alors un énorme joint.

Nous le fumons en silence.

Entre deux bouffées, elle vaporise du parfum dans toute la cellule pour masquer l’odeur.

Comme si quelques pulvérisations pouvaient effacer ce qui venait de se passer.

Aujourd’hui, quand je repense à cette scène, ce n’est pas la montée qui me marque le plus.

C’est le silence.

Le silence de cette cellule.

Le silence qui précède une décision irréversible.

Le silence d’une jeune femme de vingt ans qui, sans vraiment s’en rendre compte, venait de confier sa vie à une autre détenue, dans quelques mètres carrés de béton.

Je suis encore là pour raconter cette histoire….

Reputation de ce commentaire
 
Ton écriture est si authentique, bravo,je m'y voyais avec toi..B

Commentaires
#1
Blow
Nouveau membre 
Hier à 14:22
Bonjour THlaie,
J'ai aussi envie d ecrite depuis le dernier étage de ma maison, quelque part au milieu des souris et de la poussiére. Cernes qui transpirent, chaleirs des tuiles.et de te dire que ton texte est magnifique , et de te remercier de le poser ici. C'est pour toi c'est pour le monde.
Chapitres, livre ouverte, tu dis dune manière si précise et sensible.
Calins si tu le permets.


#2
VégéK
Nouveau Psycho France
Hier à 18:49
Bien écrit, captivant, oppressant, tu sais faire monter le suspens. Merci pour le partage.

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