Rubik’s cube 



Dans ma chambre, la moquette est verte. Elle n’imite rien, synthétique elle est artificielle. La fibre est usée, son épaisseur a diminué. Ça sent le vieux, il y a des tâches datant de Mathusalem. Hideuse, je suis attaché à chacune de ces taches parties intégrantes de mon antre.

Je fume à la fenêtre malgré l’interdit maternel. Il n’y a que ma bouche qui cherche l’extérieur. Les cendres sont tapées sur le toit, puis le mégot déposé dans une boite hermétique, un coup d’airWick propulsé à chaque reprise et ni vu ni connu je t’embrouille chère mère.

Au bureau, mon PC, ma cathédrale. Dedans, toute ma vie. Mes photos, mes textes, mes poèmes, ma musique, absolument tout. Personne ne sait. Tout le monde pense que je suis un abruti des bas quartiers dont la vie est fichue depuis qu’il a perdu son père. Je passe sur le PC tout le temps passé dans la chambre, mon coin à moi, excepté les heures de sommeil et encore j’aime bien l’avoir sur mes genoux dans le lit quand je suis sous la couette.

Parfois, aucun mot ne me vient pendant une heure. J’écoute de la musique et tourne autour du pot. Il n’y a aucune contrainte, aucun timing. L’écran m’illumine, souvent ça me suffit. Un mot par ci un mot par-là qui creuse en moi une galerie avec un petit piolet miniature. Si j’éteins le PC, ce qui n’arrive plus, je déprime cash préférant le laisser en veille avec les lasers verts du fond d’écran. Toujours là, allumant ma nature, me branchant à ma vie.

Les cours sont sur le net. Je repense à mon référent pédagogique qui me donne envie d’insister un peu plus. Il a raison, faut se réveiller. Seulement, l’intérêt pour les matières est nul, presque nul en fait. 

Enfin si, j’aimerai bien que cela m’intéresse, me pencher dessus un peu plus, être au fait, dans le coup a minima. Comme les autres, pas être le tiret à part, être normal, faire partie du groupe, me fondre dans la masse emportée par la vague scolaire qui t’ouvre des portes et assure ton avenir l’air de rien. 

Mais je n’y arrive pas, définitivement pas. L’air de rien n’y est pas.

La lecture gicle sur moi, ne produit aucun effet, ne s’imprime pas, ne s’encode pas. Je ne vois pas comment y être. L’esprit prend la tangente, quitte l’attraction terrestre et je préfère ouvrir mes fichiers personnels, m’envelopper de musique, rêvasser. Le pire est que ça m’éclate. Je m’éclate littéralement la bulle. Je produis de la bulle inlassablement, compulsivement. Un vrai geyser de bubble, un lâcher de ballons venu de nulle part. Un amusement enfantin répété à l’infini.

En rythme, les sonorités électroniques s’accumulent et complexifient la mélodie. Le ton est grave et transcendant. Il transporte vers l’au-delà sans mots, vous balade nulle part et ailleurs.

Soudain, Klubix me revient. Je fouille dans les tiroirs à la recherche du carton. C’est d’emblée pressant, faut que je le trouve tout de suite maintenant. C’était quoi ce truc. Qu’est-ce qu’il me prend ?

La carte de visite est entre deux feuilles, glissée négligemment, presque perdue dans le tiroir.

Klubix, on dirait le nom d’une barre chocolatée ou d’une boite de nuit ? Je rigole seul. Qu’est-ce qui me prend ?

Ça se la joue « fashion victim » ce bout de carton. Il fallait que ça attire, que ça colle aux yeux comme le papier d’un bonbon abandonné derrière le pare-brise un quinze août, inséparable de la friandise…Je soupire.

Klubix, une carte qu’on te donne à l’entrée d’un festoche, l’air de rien, l’air de te brancher sans savoir quoi. Et puis après ça se glisse dans la poche et on oublie et on le retrouve par inadvertance et on s’interroge connement tout seul dans son coin. Et…j’inspire fortement le nez rivé sur le papier coincé dans ma pince.

Et c’est quoi ? C’est pour moi ? C’est pour quoi faire ? Ça ne le dit même pas. Les mecs te donnent un morceau de papier et démerdes-toi. Exaspération.

En fait, au dos, il y a écrit en lettres blanches sur fond noir :

Si tu veux en parler, viens nous rejoindre ce ne sont pas tes pairs qui vont te juger.

La typologie est cursive, lié. Rien ne l’évoque mais on sait par intuition qu’il s’agit de drogues. La décoration est psychédélique comme lorsqu’on hallucine sous LSD avec des champignons tout rond, le tout saturé de couleur. Le carton pourrait servir de paille, de toncar, de règle pour une ligne, d’enveloppe pour un bout…le genre de carton que j’aime bien trouvé par hasard dans ma poche. Dissimuler un caillou, ne pas le mettre à vue, ne pas se piéger en sortant ses clés, ne pas le perdre. Le carton … la matière est aussi l’outil de misère qui isole le sdf du trottoir, du froid et des regards malveillants. J’en connais un à Boulogne, c’est Claude. Le gars ne va pas bien. Je ne sais pas pourquoi je pense à lui. Isolation, isolement. Mes doigts parcourent mon visage, aggripent mon menton, ma pince malaxe mes paupières. Je crains de ne pas comprendre.

Si tu veux en parler … c’est libre de tout propos, dégagée d’une injonction policière. L’invitation est anecdotique, d’ailleurs il faut le deviner d’autant qu’on ne sait pas où cela se trouve. Quelle fantaisie ce truc !

Klubix en diagonale, quel délire ! Bref ça interroge. Ils réussissent.

Je m’en refume une puis une autre allumée avec la première. Ce carton m’agite et j’essaie en vain de percer le mystère.

Invitation sans intention.

Interpeler sans rien dire.

Donner sans qu’il y ait à recevoir.

Ce bout de papier casse tous les codes, hors des sentiers battus. Je vais me renseigner auprès des autres, je crois bien que j’ai été hameçonné mais ce n’est pas bien méchant, ludique même. Une chasse au trésor. C’est toujours mieux que de chasser le caillou. D’ailleurs, je vais devoir y aller, un plan foireux m’attend. Par contre ce soir c’est simple dose et au lit. Je vais décaler le plus possible la dernière injection de la journée et dodo après avoir cogner des clous. Si je pouvais me limiter à deux seringues par jour, ça le ferait pour mes finances et m’éviterait d’aller courir les coins glauques du Portel. Ça fait trois jours que je fais cela et je m’en sors pas mal, par contre il faut de la bonne came. On ne demande pas le festival mais certains te vendent des carrés de sucre. Faut que je m’interdise d’aller plus loin et ainsi maîtriser ma conso. Pour cela que le Klubix m’intéresse, j’ai peut-être à apprendre des autres et puis nous sommes tous du même tissu non ? Putain ici en France, on met les gens dans des cases. Ah ça pour regarder la french connection ou Gomora à la télé il y a du monde de fascinés. Vraiment, ça ne parle pas de ce que je vis, je ne suis ni un brigand ni un être tombé simplement dans la dépendance.

Alors info ou intox ? Dissuasion ou persuasion. Une réalité se parle, je suis intimement convaincu que les mots soignent quand la souffrance rend aveugle. Il reste à échanger ensuite, cela me parait être ce qu’il propose. Voilà c’est tout j’ai fait le tour.

Devant moi l’écran du pc en mode veille avec les lasers. Hypnotisé deux secondes, je tape avec mon index sur le touchpad et voit s’ouvrir un fichier Word. En vrac, ce sont mes pensées sous forme d’un journal intime mais un peu plus moderne qu’un livre rose pour jeune fille avec un cadenas. Non là, je m’applique autour de quelques mots, j’en découvre d’autres. J’ai envie de marquer Klubix, j’essaie dans différentes polices, à différentes tailles. Je pianote. Le flow de deezer envoie du rap.

Klubix

Le K du khat, du kit-Kat qui craque, du Kaléidoscope

Le K de Dunkerque, Dk, perd pas le nord

Alors un décaf’ mon pote !

Klubix

Le Klub de golf avec sa petite balle

Le klub de club, de club de sport,

pas pour toi Jimi, trop maigrichon et tachon.

Klubix

La Klé du club est-elle la clef d’un ailleurs ?

La clef des songes ?

Le binz du club c’est qu’on ne sait pas où il est

Et que je n’ai pas de Kway.

Klubix

Deux doigts coupe-faim, twix

De la came coupée fine, fixe

          Les platines prêtes pour un mix

Tu es Rubik’s cube klubix.

Klubix

Le X d’interdit

Le X d’intime

Le X c’est la fin, YZ pour finir

XY pour les mecs

Z pour finir au Klubix.

J’enregistre au-dessus, la flèche sur une disquette et un clic gauche. J’appuie sur le bouton démarrage pour le mettre en veille. Personne ne peut deviner mon code d’accès. Les lasers reprennent me signalant la mise en sécurité.

J’enfile mon anorak et me projette hors de ma chambre. Le palier consiste en un étroit passage longeant l’escalier et distribuant les toilettes, la douche et deux chambres mitoyennes face aux marches. Je ferme à clef ma chambre depuis un an tout simplement parce que je n’aurais strictement aucune tolérance à ce que quelqu’un y pénètre. Je préfère faire le ménage, changer mes draps moi-même. Je descends également le linge. Les escaliers sont trop raides pour pouvoir observer le salon et la porte vitrée est de toute façon fermée. Seules mes chaussures doivent rester dans le placard à l’entrée, unique point sur lequel l’autorité maternelle n’a pas basculé et je ne lui donne pas tort.

Sans apparemment l’avoir détecté, ma mère ouvre la porte menant à la cuisine et tombe nez à nez avec moi à quatre pattes en train de lasser mes doc Martens. Je crois qu’elle avait oublié que j’existais sur terre. Elle pousse un cri de terreur, à avaler sa langue. Puis elle m’engueule de lui avoir fait si peur. Puis je lui dis que comme tous les jours je suis dans ma chambre et que certainement il y a un souci à oublier la présence de son fils. Ma mère m’adresse des mais non ce n’est pas ça, des enfin j’étais en train de penser à quelque chose, des c’est toujours pareil avec toi tu crois qu’on va t’oublier. Alors qu’à l’habitude je rétorque et contre-attaque, les larmes me montent. Oublier, un mot crève-cœur. Je n’arrive pas à réprimer mes sanglots. Je voudrais être dehors, loin des yeux de ma mère. J’ai honte je ne sais pas quoi. Je reste planté dans le hall prêt à tout casser histoire qu’on ne m’oublie pas de sitôt. J’aurais envie de gifler ma mère pour ce qu’elle vient de me dire. Elle devrait m’appartenir car elle devrait m’aider tant que je ne suis pas adulte. Vive le conditionnel.

Paroles soi-disant réconfortantes. Elle l’a senti. Elle m’a fait mal. J’ai été pris dans le dos. Elle semble vouloir tenter quelque chose avec ses yeux de cocker. Elle se rapproche et va pour m’étreindre. Nécessaire et impossible. Abandon ou fusion. Impossible deal entre nous.

Je dois y aller lui dis-je.
Pourquoi il est déjà tard, on peut manger ensemble pour une fois.
Je n’ai pas faim à cette heure.
Veux-tu que je t’attende ?
Surtout pas…et merci.
Tu sais tu peux me parler je vois bien que…
Arrête je n’ai besoin de personne, tu ne peux rien y faire ou comprendre.
Je sers à quoi alors ? Je suis ta mère quand même.
J’ai bientôt dix-neuf ans tu sais, je ne vais plus t’embêter beaucoup.
Tu ne m’embêtes pas seulement.
Allez stop, j’y vais, excuse-moi si je t’ai fait peur.
La porte s’ouvre. Je vais aller m’enfermer dehors.

Rubik’s cube

Catégorie : Expérimental - 12 avril 2020 à  22:17

Reputation de ce commentaire
 
Juste wow, je suis touché
 
J'ai kiffé merci :) /Agartha



Commentaires
#1 Posté par : Agartha 18 avril 2020 à  22:02
J'aime énormément ce texte
Je ne saurais dire pourquoi, juste, je l'apprécie énormément et j'ai adoré le lire, il a quelque chose qui fait qu'il sort du lot.

Courtecuisse a écrit

Arrête je n’ai besoin de personne,

On a tous besoin, à un moment donné, besoin d'une épaule pour nous... T'as beau croire avoir besoin de personne, bien souvent, c'est faux, enfin je pense


Courtecuisse a écrit

tu ne peux rien y faire ou comprendre.

Elle te comprend peut-être + que ce que tu ne le penses^^ Je mettrais ma main à couper



La création en rubik's cube est de toi?


 
#2 Posté par : Courtecuisse 05 mai 2020 à  19:44
La création n’est pas de moi mais je trouve l’illustration très pertinente. On pourrait en faire autant avec les différentes prises en charge !

 
#3 Posté par : Abuc l'Arnaque 06 mai 2020 à  09:57
Un texte très fort, sincère, pur
T'as réussi à coucher et a exprimer des sensations, des sentiments, presque toute une manière d'être, d'une façon limpide, hyper agréable à lire.

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