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Une Époque. 



tous les noms/surnoms ont été modifiés.



                                         II
                                     Corps.


J'avais dit non.



Il est 19h00 et je passe chercher, chez Rico, le double de clef que j'ai confié à Will.
Nenette m'a présenté Will il y a quelques temps déjà. Un soir de défonce au speedball alors qu'il revenait de Rotterdam les poches pleines, on a baisé toute la nuit. C'était particulièrement kinky et crapuleux mais j'y avais pris beaucoup de plaisir. Il squattait chez Jihem qui n'était pas là. Au petit matin le père de Jihem était passé déposer des affaires. Il avait trouvé la situation peu à son goût. Ça devait puer le sexe et la weed. Une fois qu'il est parti, on s'est tellement marré à imiter sa tête de médecin outré, même si on savait que Jihem allait un peu nous faire la gueule.
Beaucoup de mecs m'auraient méprisés, aimer le cul c'est un truc qui vous vaut d'être stigmatisée, j'en sais quelque chose. Les mecs ils aiment coucher avec des salopes mais faudrait quand même pas qu'ils les respectent ensuite. Will n'est pas comme ça. Il n'a pas cessé d'être sympa et de me respecter, il a même tendance à me protéger plus qu'avant. Will c'est un mec qui ne s'encombre pas, il est pragmatique et il m'apprend à l'être.

Je passe le canal et arrive en bas des escaliers, l'appartement est au dernier étage, je grimpe les vieilles marches en bois. L'immeuble est plutôt vétuste, ça grince et la rambarde donne l'impression qu'elle va céder en permanence.

Personne.
Un dimanche soir ?
Je sonne une seconde fois.
Personne.

Je me roule un spleef dans les escaliers avant de repartir chez moi.



Je suis coincée sous lui, il me maintient à l'aide d'un seul bras.
Bouge pas sinon je vais devoir te faire mal.




Lundi matin, je vais préparer une toile à l'école. Je vérifie dans l'atelier à côté si je n'y croise pas Jihem, peut-être aura-t-il des nouvelles. Il n'est pas là et Jean ne l'a pas vu non plus. Je passe la journée à bosser sur mon châssis, putain ce que ça pue la colle de lapin. Je montre mon boulot à mon prof de peinture, il m'aiguille, m'engeule et me félicite en une seule phrase et passe faire la même chose avec les élèves qui sont là.

La journée se termine et je décide d'aller chercher mes clefs un peu inquiète. Je me roule un spleef, me tape un reste de coke dans les chiottes et je file.



Puis il y a son souffle dans mon cou , son odeur âcre, sa peau moite.



Je passe par le centre-ville, il y a ce coin ou l'on se retrouve tous, le centre névralgique, sur une place très fréquentée, j'espère y croiser quelqu'un pour avoir des nouvelles mais l'endroit est calme. La rue semble encore endormie, elle ne va pas tarder à entamer son cycle nocturne infernal et se remplir de plus ou moins jeunes gens en quête d'ivresse. Pour l'heure seules quelques terrasses se déplient mollement.

Je longe les halles du marché bordées de ses restaurants du marché, là où les immeubles plus larges ont d'élégants balcons. Je déboule sur les quais. Après quelques minutes à trotter face au vent j'arrive en bas de l'immeuble.

Personne.

J'ai encore ma poutre de coke dans la gueule, je décide de filer chez Nathan, s'il n'y a personne ici, il devrait y avoir quelque un là bas. C'est à l'autre bout de la ville mais j'suis plutôt en forme.

J'aime bien marcher.
Le soleil est en train de se coucher; il fait  plutôt doux pour un mois de mars. Je longe la prison dont je ne vois quasiment que les grands murs en pierre grise, sinistre. Ces murs semblent s'étendre à l'infini, et on aperçoit à peine le mirador depuis l'extérieur. Ce bâtiment est vivant et il est en train de me promettre l'enfer si jamais... JAMAIS!
Je me fais cette promesse, ne te fais jamais serrer.

J'arrive devant l'épicerie, au pied de chez Nat. Il y a quelqu'un. Will m'ouvre la porte. Je commence à le connaître, il a une sale tête. Jihem est là aussi, la copine de Nathan, Fati est en train d'étaler des traces, ça tombe bien, je commence à redescendre.



Ça fait mal, il me répète sans cesse que mon cul est magnifique, ça fait mal.



Fati me raconte, Dimitri et toute l'équipe qui arrose la région depuis un moment, se sont fait serrer. Dimitri c'est plus ou moins le mec de Nenette. Disons que pour Nenette c'est plus et pour Dim c'est moins.

Personne n'en sait plus pour le moment et la disparition de Rico, Masse et Nenette inquiète aussi Will, ils ont dû se faire crâmer. Nathan sort de la cuisine et me salue. Tout les produits qu'il garde ici auront déménagé d'ici une heure, à part la coke qui aura déménagé dans notre pif.

Will me rend mes clefs, il me sourit et m'invite à faire gaffe à qui je les confie. Il m'embrasse sur la joue et sourit.



Je veux qu'il en finisse, j'oublie que je suis là, mon cerveau s'arrête, je veux qu'il en finisse.



Mardi matin, jai un putain de cours magistral, j'suis obligée d'y aller, je vais encore m'endormir sur les marche de l'amphi, je me suis couchée tard, on a tapé des bières et de la coke jusqu'à 5h00. J'ai vraiment la gueule dans le cul.

Il est midi, le cours se termine et je vais choper un grec, j'ai faim. Jihem m'accompagne, lui aussi a la gueule dans le cul et lui aussi veut manger un morceau. On a chacun notre job aujourd'hui. Lui aller chez Nathan voir si tout est OK et moi chez Rico. Les mômes de dix-huit ans ça remplace bien les pigeons voyageurs.

Après avoir mangé sans s'être dit un mot, on est pas très bavards, ni l'un, ni l'autre, on quitte les marches qui nous ont servi de salle à manger et en bas de la rue on se sépare, lui a gauche, moi tout droit.

Les rideaux ont bougés.
Je grimpe.
Il y a du bruit.
Je frappe.

Nenette m'ouvre et son visage s'éclaire un peu. Je crois qu'elle est contente de me voir.

Ils viennent de se taper une garde à vue de 48h00. Rico n'est d'ailleurs pas sorti. Dans l'appartement il y a aussi Dan, Nico,  Ben et Masse. Tous se sont fait cueillir à 6h00 du mat le dimanche matin, les mains en plein dans le pot de confiture. Nenette me fait remarquer que j'ai vraiment eu une bonne idée de rentrer chez mes parents ce week-end. Elle est triste, elle a appris que Dim risquait gros et qu'il n'était pas prêt de sortir.

Personne n'a bavé.
Masse est sorti le premier, ce qui lui vaut quelques interrogations appuyées de la part de Nenette, dont il se défend avec vigueur. Dan va se doucher et se coucher, il est gavé. Nico ramasse les objets jonchés sur le sol. Masse passe son temps à mater par la fenêtre, soupçonnant chaque fourgonnette garée en bas d'être un véhicule de surveillance. Nenette a faim et prépare un truc à manger.

Je comprends que le vent a tourné et que c'est la fin d'un truc, j'suis un peu triste.

L'appartement est en ordre, la nuit tombe et Rico n'a toujours pas été relâché. Nenette doit aller chercher le chien de Dim, gardé pour le moment par un gars.
Elle s'en va.
Masse s'approche de moi. Il me montre alors la fourgonnette de fleuriste garée en face. Ils nous surveillent encore, je ne veux pas dormir ici, ça craint. Masse me demande s'il peut, juste pour la nuit, dormir chez moi.
J'suis mal à l'aise mais à la fois, il présente les choses d'une telle manière que je n'arrive pas à lui dire non. Il sourit. Merci. Il enfile son blouson. On s'en va.



Après un interminable moment, il s'écroule sur moi. Mon cerveau c'est arrêté de fonctionner. Il se retire. J'ai terriblement mal au cul.



Masse ne veut pas emprunter le chemin habituel, au cas où il serait suivi. J'ai du mal à y croire mais dans le doute je ne proteste pas. On rentre dans une cours d'immeuble, il retourne son blouson, me fait enlever le mien me met son bonnet sur la tête.
Il essaie de me faire sourire, m'explique que c'est les risques du métier et que de toute façon Dimitri et Rico n'étaient pas assez discrets, que ça leur pendait au bout du nez.
Ouais.
Quand même.

On arrive près de la cité U. Le boulevard est bordé de grandes demeures en pierre, aux portails en ferronneries joliment travaillées mais abîmées par le temps et des grands arbres secoué par le vent. J'ai froid sans mon blouson. Masse me rassure, on est bientôt chez moi.

La cité U s'impose à nous, dans son parc la nuit agite les pins, on évite le grand hall et faisons le tour pour accéder à l'annexe.

Le voilà rassuré.
Je comprends à l'instant où il sort un keps de sa poche pourquoi il tenait tant à venir ici. Il s'explique, il est passé chez un pote, après la garde à vue, avant de retourner chez Rico, il est prudent pas d'inquiétude. Il étale deux traces, une grosse pour lui, une plus petite pour moi. On discute.



Je suis désolé.
C'est pas grave.
Si.




Je sors le matelas de secours que je range sous mon lit et la couverture, fournie par l'administration, que j'ai avantageusement remplacée par ma couette sous laquelle je m'apprête à m'engouffrer. Je porte un T-shirt trop grand pour moi, comme la plupart de mes vêtements.
Mais ce corps que je trouve diforme et gros, lui le trouve parfait et il me le dit en se glissant contre moi. Il s'invite dans mon petit lit, il s'invite dans ma bouche, je le repousse. Ça ne va pas ? C'est pas le bon soir. Je n'ai pas envie de le vexer, lui dire qu'il ne m'attire pas. Il insiste. Je pleure. J'suis inquiète pour Rico. Même si c'est un peu vrai, je ne pleure pas pour ça. Il glisse sa main sous la couette. Je la repousse.

Non. J'ai pourtant dit non.

Je suis désolé. Et moi qui répond, c'est pas grave. Il a compris bien avant moi ce qui vient de se passer. Il se couche sur le matelas d'appoint.

Je suis recroquevillée, je sens son putain de jus qui coule entre mes fesses, mes magnifiques fesses.
Je ne dors pas.
Aucune pensée ne m'anime. Le noir. Celui de la chambre. Le noir. Celui qui a recouvert les murs de ma demeure mentale. Le noir que je mettrai si longtemps à faire partir. Le noir du vide. Puis le noir de la culpabilité puis le noir de la colère. Il en reste encore un peu, c'est tenace ces taches là.

Dans la nuit Laura frappe. Elle n'a nulle part où dormir. Je la préviens, Masse dort déjà là. Tant pis. Elle restera habillée. Je veux lui dire de s'en aller, de pas dormir là mais rien ne sort, je reste muette.

Le mercredi matin Masse est parti. Je ne le reverrai plus. D'ailleurs personne de la bande ne le reverra plus. Il a filé tôt le matin et a cambriolé quelques personnes pour leur piquer leur dope, leur cash et s'est volatilisé. Nenette avait sans doute raison en le soupçonnant d'avoir bavé aux flics, elle avait déjà raison en me disant que c'était pas un mec bien.

Laura m'interroge au réveil. Il s'est passé quoi avec Masse. Rien. Pourquoi ? Quand elle s'est couchée sur la couverture, il a cru que c'était moi. Je savais que tu changerais d'avis.
Comment a-t-il pu croire que je changerai d'avis?

Je ne comprends pas encore ce qu'il s'est passé, du moins je mettrai des mois avant de nommer cette nuit. Des mois a admettre le viol. Lui savait. Il a appelé ma meilleure amie qui vivait encore dans le bled de mes parents. Tu la salueras bien pour moi, dis-lui que je viendrai lui rendre visite. J'y ai vu une menace. Je n'ai rien dit à ma pote. J'avais peur.

Je n'ai rien dit à personne durant de longs mois. J'ai glissé  ça sous le tapis mais faut croire que ça prenait trop de place.



«Thunder shook loose hail on the outhouse again
Today I bumped into you again
I have no idea what you want
But there was something I meant to say
As the day stops dead
At the place where we're lost
I will drug you and fuck you
On the permafrost
There's not much that I miss
I'm far too forgetful for that
Sugar's sweet some of the time
It's hard to keep some things in mind
As the day stops dead
At the place where we're lost
I will drug you and fuck you
On the permafrost»


Magazine - Permafrost

Catégorie : Autres - 14 août 2017 à  18:23

Reputation de ce commentaire
 
Terrible. Et toujours terriblement bien écrit, avec brutalité et pudeur - Gilda



Commentaires
#1 Posté par : Gentle Iron 14 août 2017 à  18:27
J'ai mis vingt ans à coucher ces trois jours sur le papier.
J'ai essayé à de nombreuses reprises.

Maintenant c'est fait.

Si je le livre là, c'est aussi pour être sûre que je l'ai écrit, que je ne vais pas tout effacer.

En fait, j'suis pas à l'aise avec l'idée. Mais bon.

Posté par : Gentle Iron | 14 août 2017 à  18:27

 
#2 Posté par : Psilosophia 14 août 2017 à  19:33
T'as une belle plume. Merci...

J'ai pas les couilles de commenter,  mais Nietzsche l'a fait avant moi.

"Aussi faut-il avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse."

Prend soin de toi, et continue d'écrire. C'est bien le seul texte que j'ai trouvé avoir de la gueule ici. Merci encore.

Posté par : Psilosophia | 14 août 2017 à  19:33

 
#3 Posté par : Mascarpone 14 août 2017 à  20:16

Psilosophia a écrit

C'est bien le seul texte que j'ai trouvé avoir de la gueule ici. Merci encore.

C'est que tu es loin d'avoir parcouru tout le forum....Des plumes magnifiques, ici, il y en a bien plus d'une...

Sinon, Iron, pas de commentaires...On ne commente pas l'abject, on ne tergiverse pas sur l'ordure...Comme je le disais encore il y a quelques jours, combien, ici, on enduré des épreuves pareilles...Des tranches de vie et des cicatrices indélébiles qui ont fait de nous ce que nous sommes devenus...Encore un déchet qui arpente cette terre sans doute sans jamais avoir payé pour ses crimes...Un de plus...


Posté par : Mascarpone | 14 août 2017 à  20:16

 
#4 Posté par : Gentle Iron 14 août 2017 à  20:17
Merci psilosophia,

Ce qui est bien avec Nietzsch c'est qu'il a toujours une paire de couilles à dépanner, il est sympa quand même ^^


Bonne soirée.

Posté par : Gentle Iron | 14 août 2017 à  20:17

 
#5 Posté par : Gentle Iron 14 août 2017 à  20:27

Mascarpone a écrit

[...]

On est bien d'accord, malgré tout ça nous construit, un peu de travers parfois.
Ce que ce type m'a pris ce soir là je l'ai récupéré d'une autre manière dans la vie et fois mille.

Bonne soirée !


Posté par : Gentle Iron | 14 août 2017 à  20:27

 
#6 Posté par : Psilosophia 14 août 2017 à  20:44

C'est que tu es loin d'avoir parcouru tout le forum....Des plumes magnifiques, ici, il y en a bien plus d'une...

Ça doit faire trois ans que j'ai pas loupé un blog ou un post ici alors pour ce qui est de mon assiduité, je me fais pas trop de souci.
Disons que nous n'avons pas la même conception du beau.

Suerte.


Posté par : Psilosophia | 14 août 2017 à  20:44

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