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Extrait:
Interviewer: L'assimilation du plaisir au sexe est donc dépassée.
M. Foucault: C'est exactement cela. La possibilité d'utiliser notre corps comme la source possible d'une multitude de plaisirs est quelque chose de très important. Si l'on considère, par exemple, la construction traditionnelle du plaisir, on constate que les plaisirs physiques, ou plaisirs de la chair, sont toujours la boisson, la nourriture et le sexe. Et c'est là, semble-t-il, que se limite notre compréhension du corps, des plaisirs. Ce qui me frustre, par exemple, c'est que l'on envisage toujours le problème des drogues exclusivement en termes de liberté et d'interdit. Je pense que les drogues doivent devenir un élément de notre culture.
Interviewer: En tant que source de plaisir ?
M. Foucault: En tant que source de plaisir. Nous devons étudier les drogues. Nous devons essayer les drogues. Nous devons fabriquer de bonnes drogues -susceptibles de produire un plaisir très intense. Je pense que le puritanisme qui est de mise à l'égard de la drogue un puritanisme qui implique que l'on est soit pour, soit contre -est une attitude erronée. Les drogues font maintenant partie de notre culture. De même qu'il y a de la bonne et de la mauvaise musique, il y a de bonnes et de mauvaises drogues, Et donc, pas plus que nous ne pouvons dire que nous sommes «contre» la musique, nous ne pouvons dire que nous sommes «contre» les drogues.
Interviewer: Le but est de tester le plaisir et ses possibilités.
M. Foucault: Oui. Le plaisir aussi doit faire partie de notre culture. Il est très intéressant de remarquer, par exemple, que, depuis des siècles, les gens en général -mais aussi les médecins, les psychiatres et même les mouvements de libération -ont toujours parlé de désir, et jamais de plaisir. «Nous devons libérer notre désir», disent-ils. Non ! Nous devons créer des plaisirs nouveaux. Alors peut-être le désir suivra-t-il.
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Pour lire l'intégralité de cette relativement courte interview, très intéressante par ailleurs notamment car touchant à la question de la politique de l'identité, du plaisir et du pouvoir, bref pleins de choses dont on parle régulièrement ici, vous pouvez la trouver gratuitement accessible ici:
http://1libertaire.free.fr/MFoucault213.html
Et pour celleux qui auront eu la patience et l'intérêt de lire jusqu'ici, c'est avec grand plaisir que je lirai vos réactions et vous partagerai les miennes. échangeons si vous le voulez bien !
Plotch'

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Dernière modification par Plotchiplocth (Hier à 11:35)
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Mister No a écrit
Pour contextualiser, cette itw date de 1982.
1982. Déjà il y a un grand absent qui marquera la mort de nombre de nos proches/de citoyens dont celle de l'auteur lui-même: l'absence du Sida. Et pour le coup je crois que son épidémie va participer gravement à centrer, à cadrer les discours institutionnels sur les drogues qui seront elles dès lors réduites à leurs risques et principalement infectieux. Plaisirs? il y a même une loi pour qu'on ne puisse pas en parler, des plaisirs liés à des drogues consommées. je dois avouer qu'il m'a surpris avec ses "bonnes et mauvaises" drogues, qui pour le coup ne semble pas moral, encore qu'il s'agirait de savoir qui fixerait ce critère bon/mauvais
Pourtant Foucault pointe bien du doigt la question qui va disparaitre avant même d'avoir émergée dans le grand public: développons notre culture du plaisir, des plaisirs, et notamment ceux passant par la conso de drogues. Emancipons nous du pouvoir médical pour prendre possession de nos corps et de ces molécules? c'est finalement un peu ce qui sera fait par toute la scène RC en ce début des années 2000 et plus particulièrement 2010 et +. Fabriquons des drogues qui procurent de grand plaisir et jouissons-en, voici en substance (lol) son invitation, invitation qui vient bien me rappeler pour ma part la panique morale quasi systématique dès qu'on parle de drogues. Une panique morale qui peut passer par un vecteur sanitaire, sous couvert d'une panique sanitaire. Mais je (nous) n'en sommes pas dupes.
Cette absence m'avait tout autant frappée dans le texte d'un des fondateurs du junky-bound de Rotterdam au début des années 1980, texte qui pour moi a été une révélation en tant que m'offrant accès à une autre histoire de la RdR que celle disant à peu près "qu'elle s'est développée face à l'épidémie de Sida".
Un accès à une autre histoire, notre histoire, qui débute lorsque, aux Pays-Bas, face à une proposition de loi des conservateurs proposant le sevrage contraint systématique des personnes dépendantes aux opiacés identifiées, "repérées", arrêtées ... traquées?, les premiers concernés montent "le syndicat des junkies" (junky-bound) de Rotterdam pour militer contre ce projet de loi qui ne sera finalement pas adopté.
La première de leur revendication est la légalisation de toutes les drogues, suivi par celle de permettre l'accès à du matériel d'injection stérile à usage unique et à de la méthadone; ils feront notamment des occupations de centres Méthadone pour réclamer un accès au matériel et la délivrance de méthadone non coercitif, c-à-d. acceptant les consos des "patients". "Patients"... justement, les postulats diagnostics sont rejetés, la RdR sanitaire est accepté au titre des bénéfices concrets qu'elle peut apporter aux personnes concernées et PAS PLUS. Revendiquer le droit de consommer, et le droit à une dépendance "dépathologisée", normalisée. Revendiquer le droit à disposer de son corps (et de son âme) face au biopouvoir, un concept cher à l'auteur, biopouvoir toujours prompt à gouverner nos conduites à travers les récits performatifs sur la santé "biologisée" qui en venant s'imposer à nous s'imposent en nous, viennent nous gouverner de l'intérieur malgré nous, contre nous, viennent former nos corps "à nos corps défendants".
Et aujourd'hui si je me permets de tenir les mêmes propos je suis limite traité d'hérétique fou furieux dangereux par mes concitoyens complètement matrixés par les discours anti-drogues et en incapacité complète à sortir de leurs représentations stigmatisantes, notamment de nombreuses autres personnes consommant en plus. Désespérant quelque part ? oui, et pourtant, je garde ma hargne portée par ma colère sans limite et sans fond qui me pousse à me battre contre cet état de fait, à me construire un corps m'émancipant tant que possible des dimensions aliénantes cadrées par le biopouvoir sans pour autant réussir à m'en émanciper totalement... c'est à dire sans réussir à être totalement épargné par l'aliénation de mon corps par le champ sanitaire. quelle saloperie ce biopouvoir, d'où la question de le hacker pour qu'il devienne mien et dès lors une forme de néo-biopouvoir émancipateur.
1982? on aurait pu imaginer qu'en 2020 on soit en plein neuromancien (roman de Gibson publié en 1984) quelque part et que tout le monde serait "junky", qu'on aurait développé les drogues les plus incroyables pour explorer les entrailles de nos esprits! Et sans doute cela faisait parti de l'imaginaire de Michel Foucault lorsqu'il donne cette interview. Et si finalement ce n'est pas exactement ca qui s'est passé entre-temps, ce n'est pas non plus pas du tout ca, notre présent n'est pas rien de tout ca. Alors pour moi ya de l'espoir. Contre vents et marées, nous la construisons cette culture. nous/je consommons les drogues, les essayons, nous/je concevons même des usages parfois je pense, nous/je en construisons, en explorons. Et je veux contribuer à ce mouvement de résistance et d'émancipation.
Mister No a écrit
Merci du partage, je reviens vers toi dès que possible.
ce serait à n'en point douter un très grand plaisir que de te lire à ce sujet.
dans tous les cas, j'espère que ca va pour toi. Pensées amicales pour toi cher drogologue
et au plaisir de vous lire Ô joyeux forumeurices qui voudraient venir échanger par ici!
En tout cas merci de m'avoir lu.
Drogues Toujours!

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Dernière modification par Plotchiplocth (Aujourd'hui à 04:53)
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