Les faits Jeudi 2 juillet, 18 h, je prends 3
buvards de
LSD. Il est maintenant 22 h. La première heure a été une montée assez classique. Un peu désordonnée, mais qui finit par trouver sa place. À 19 h, trip stable et propre. J’écoute Flying puis Blue Jay Way des Beatles. Ces morceaux me font plus d’effet que d’habitude. Je vais me poser dehors, je passe du temps avec Jodie. Puis je finis par aller m’installer sur la terrasse, avec l’enceinte pour mettre de la musique.
Connaissance du phénomène J’avais souvent entendu parler de la dissolution de l’ego, de sa mort au cours d’expériences spirituelles ou/et induites par des substances. Cela m’intéresse beaucoup. Je l’avais effleurée avant. Je pense que c’est un chemin que j’ai construit sur plusieurs années, par la connaissance des substances bien sûr, notamment le
LSD, mais aussi de la
méditation et de la transe chamanique.
Et là, je l’ai vécu.
Je pensais les discours sur ce sujet exagérés. Romantisés. Peut être j’étais jaloux. Je m’étais souvent approché de cet état. Mais je n’arrivais pas à lâcher prise, à vraiment lâcher la main que je me tendais à moi même, par peur de l’inconnu, alors que tant de bras m’attendaient. Ce soir, je suis allé au bout de ce mur que j’avais commencé à ébrécher.
Ce soir, il a rompu.
Le vécu Je me mets à écouter les petites agitations autour de moi : les oiseaux, les voitures au loin, le vent. En écoutant plus attentivement j’entends comme une musique, j’y porte tout mon attention. J’écoute derrière les bruits, dans les plis, au dessus et sous les bosses.
Je ressentais tout l’environnement. Progressivement, je m’englobais avec mais une membrane persistait. Je continuais à m’approcher de ce point de rupture, plus j’en étais proche plus les dimensions de mon être se pliaient, mes particularités, ma mémoire, mon corps, tout ce qui me définissait convergeait au même endroit. Un rempart, qui maintenait l’Ego dans son socle.
Une clef de voûte du Soi.
J’ai commencé à la regarder, à tourner autour. Plus je m’en approchais, plus je sentais une vibration. Je voyais que je n’étais pas seul à la regarder : tous la regardaient comme moi, intrigués et fascinés mais méfiants et apeurés. Je ne sentais plus mon corps. Seul mon visage était perceptible, comme une dernière marque de mon ego, retenant mon être du bout des doigts, prêt à céder. Je sentais ma conscience qui s’accrochait à cette certitude, à cette sensation d’être moi… cette croyance de n’être que ça.
Elle a rompu.
Doucement, lentement, avec amour, avec bienveillance. J’ai lâché cette main qui me maintenait à moi-même. J’ai lâché Benjamin. J’étais tout ce qui me traversait : les sons, le vent, chaque moment me redéfinissait, me transformait, me mélangeai. Je ressentais chaque instant, tous ces mouvements discrets, charmants, agaçants, fuyants. Menant mon âme, ou ce qu’il en restait, dans une danse qui chahutait chaque partie de mon être. De la rumeur du vent qui souffle à travers les feuilles élégantes d’un arbre quand le soleil et la lune se regardent aux petits bruits d’une mouche qui passe, se tapote, se perd et se retrouve.
Tout.
J’étais eux, ils étaient moi. « Je » n’avais plus de sens, pas d’existence.
Tout racontait une histoire. Chaque chose ne sachant même plus de quelle histoire elle faisait partie. Ni comment elle avait commencé, ni si elle aurait une fin.
Je pouvais facilement revenir à Benjamin, à l’endroit physique où j’étais, à m’ancrer à mon corps. Parfois je me suis senti menacé, alors j’ai demandé à mes alliés et amis de me rejoindre : Grenouille, Tigre, Cerf et Flamant rose, ces figures archétypales. Comme une marque de mon identité, qui me protégeait.
Mais je pouvais facilement retourner dans cet endroit.
Dans cet espace indéfini, dynamique, mouvant, intrigant, obsédant, transparent, opaque, sans bord, sans sens, sans dimension et où tout ce qui semblait être une fin n’était qu’une frontière à traverser.
Et mon être continuait à se dissoudre dans cette étendue. Je ne connaissais plus mon nom, mon âge, ni l’époque ou le lieu dans lequel j’étais. Comme un oiseau virevoltant de branche en bruit, de bruit en âme. Je continuais à laisser mon regard se perdre avec plaisir dans ses propres miroirs. À travers l’autre, je me voyais moi, nous. Plus d’ego. Chacun se donnant mutuellement l’essence même de ce qui nous définit. J’étais ce qui m’entourait. Tout et rien en même temps.
Avant, j’étais une vague glissant à la surface ; aujourd’hui, je suis l’océan qui la porte.
Et je ne me suis jamais sentie autant en sécurité. Comme une douce sensation de rentrée à la maison après une longue marche dans le froid, seul et abîmé. Et retrouvant les bras accueillants et chaleureux qui m’avaient tant manqué.
Dernière modification par Petit.Caillou.2501 (Aujourd'hui à 16:46)