Les gens drôles sont plus marrants que les autres. Il y a ceux qui font marrer autrui, et ceux qui me font marrer moi. Ce sont ces derniers que j’affectionne le plus. Parfois il suffit d’une grimace, d’un rictus, parfois c’est un trait d’esprit intelligent. Je suis bon public. J’ai juste arrêté de rigoler en 2010 devant le Jamel Comedy Club quand les arabes ne rigolaient plus que des arabes et les pédés des pédés. Coercition identitaire de la blague. Je préfère quand un chewing gum se fout de la gueule d’un poney. Kenny est mort trop de fois dans south park, c’est bon j’ai capté - soit dit en passant le record se joue entre lui et moi, j’y reviendrai.
C’est justement sur la mort que je voudrais écrire. La mort, la maladie, la souffrance, l’impuissance, la superficialité, le mensonge, et tout un tas de trucs difficiles à rendre drôles. Il faudrait, tout en essayant de le prendre au sérieux, aborder ce texte avec un extrême détachement. Comme la quatrième clope de la journée : on la kiffe, mais on n’y fait pas attention. Il faut imaginer ce texte comme un amant moyennement séduisant avec qui on couche sans y penser. Il se pourrait bien qu’on soit agréablement surpris.
Trêve de bavardages, je vais parler drogues. Encore une fois. Une fois pour toutes. J’ai fait l’erreur de publier sous mon nom un petit texte sur ma première overdose il y a quelques années, lequel a donné lieu a des interviews et des articles, et aujourd’hui il suffit de taper mon prénom et mon nom sur Google pour apprendre que je suis un toxicomane officiel. Toxico revendiqué. Tox exhib. Comme j’en ai fait mon sujet, pas seulement publiquement mais surtout dans mes relations intimes, il faut que j’accouche de façon définitive d’un texte qui aboutirait à ce que j’incube depuis dix-neuf ans de consommation quotidienne, dix cures, sept post-cures, trois internements psychiatriques et trois voyages à l’autre bout du monde.
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J’ai fait le tour d’une question qui n’a pas de fin. C’est un vinyle sans musique dont on n’entend plus que le scratch permanent.
En fait, il n’y a rien à dire sur la drogue : faites vos expériences, amusez vous, mais restez raisonnables parce que ça peut partir en couilles. Voilà. Next.
Sauf que qui peut imaginer ou se souvenir à quel point ça peut partir en couilles à part ceux qui le vivent ou ceux qui sont morts ?
Une chose importante à souligner tout de suite : pour l’immense majorité des personnes qui en font usage, les drogues sont ou bien des divertissements, ou au mieux des portes qui peuvent les aider à explorer leur être et le monde de façons intéressantes, ou bien leur permettre de stimuler des conversations profondes entre amis, de faciliter des rencontres avec des inconnus, d’entrer dans des états de transe avec la musique, de se donner confiance pour affronter les choses de la vie, de se détendre ou de se relaxer après une épreuve, de stimuler leur intellect pour produire de grandes choses avec leurs esprits, de développer une libido surhumaine qui les entraine dans des heures voire des jours de plaisir… De se sentir bien. Toutes ces choses peuvent jouer le rôle de rabatteurs pour la dépendance. Ou pas. Elles durent, et longtemps. Puis peuvent se confondre avec des tourments confus qui n’empêchent pas de continuer à kiffer. Le tourment et la confusion continuent à s’accentuer certainement mais le kiff reste prédominent. Le kiff se maintient tant qu’on maintient le contrôle. Et la plupart le maintiennent, dans leurs proportions.
On ne devient pas tous allergiques.
Si je parle depuis le pôle sud de la toxicomanie, où mes orteils gèlent à travers mes moons boots qui grelotent sur un lac de
crystal, je ne sépare pas en deux les malades des esprits saints. Tous les consommateurs de drogues négocient avec eux-mêmes, à différents degrés. Entretiennent des limites, des gardes-fous. Pas la semaine. Pas tout seul. Pas telle drogue. Pas d’injection intra-veineuse. Pas dans la rue. Seulement en soirée. Ne pas en acheter soi-même. Etc.
Ce que j’observe, c’est que ces limites ont une fâcheuse tendance à être dépassées avec le temps. Certains addictologues utiliseraient la formule de « maladie dégénérative ». Le mot « maladie » me questionne, même si il prend sens. Le mot « dégénératif » coule de source à mes yeux. Toute ma vie j’ai vu des gens franchir des barrières qu’ils s’étaient promis de ne jamais franchir. Les garde-fous tombent. Puis les corps.
Un schéma classique de « dégénérescence de la maladie » consiste à substituer une drogue à une autre. J’ai beau avoir tout le mépris du monde pour la police, sa prévention au collège et son classique schéma de l’escalier des drogues, on ne peut pas rejeter entièrement sa véracité. Combien sommes nous à avoir pris nos premières cuites à l’adolescence, puis à avoir fumé un maximum de
joints au lycée ? Beaucoup en sont resté là, d’autres ont découvert la
coke et la
MDMA aux alentours de la majorité. Sur cette route, encore une fois, la majorité en est resté a une consommation festive de ces substances pendant quelques années, voire toute une vie, et n’a pas franchi l’étape suivante.
Ici, je veux parler de ceux qui ont gravi l’escalier en courant en se cognant la tête au dernier étage.
Le truc de la drogue, c’est que c’est un raccourci vers le bien-être. De la triche. Un moyen simple et égoïste de ressentir de la joie et de l’intensité. C’est bien plus facile de sniffer une ligne de
3MMC que d’organiser sa vie pour se sentir épanoui. C’est cette facilité qui attire, avec une force de gravité sans égale. Il suffit d’ingérer un produit et tout va bien. Plus rien n’est à construire avec les autres, plus rien n’est à produire soi-même, plus rien n’est à élaborer. Nirvana vitesse lumière. Quand on a répété et répété l’expérience, comment le cerveau ne peut-il pas vouloir se reposer sur ce matelas king size à mémoire de formes ? C’est chimique.
Dopamine,
sérotonine, endorphines… Toutes ces molécules normalement régulées et régulièrement distribuées en petites quantités par le cerveau, lorsqu’elles sont massivement libérées d’un coup brutal et délicieux, laissent des séquelles.
On n’oublie jamais sa première nuit sous
ecstasy.
On n’oublie jamais son premier
caillou de
crack.
On n’oublie jamais sa première injection de
cocaïne.
Ça nous rattrape quand on ferme les yeux.
Sans doute faut-il avoir une vie déjà riche en couleurs et en mouvements pour ne pas succomber au chant des sirènes. C’est sans doute la vacuité de nos existences qui laisse toute la place aux substances pour combler un vide abyssal.
Attention, c’est l’heure des grands mots.
Le capitalisme.
L’occident.
C’est bien cet empire, ce monde d’une infinie tristesse qui serpente dans nos métropoles qui produit une jeunesse complètement nihiliste et cynique, sujette à n’importe quelle proposition conjurant l’ennui. C’est enfoncer une porte ouverte. La drogue séduit l’homme sans histoire. Elle lui propose de donner à sa vie la consistance qu’il cherche, la densité existentielle que cherche à ressentir tout enfant nourri par le Spectacle aux images pleines de promesses.
Je ne me victimise pas. J’ai été attiré depuis ma plus tendre enfance par les drogues, elles m’ont tout de suite fascinées. Pour des raisons personnelles, psychanalytiques et familiales qui ont peu leur place ici.
Ce que je veux dire c’est : il s’agit d’une relation dialectique d’amour / haine, attirance / rejet, fascination / dégoût. Et donc par conséquent, arrêt / rechute / cure / rechute / internement psy / rechute / soins chamaniques / rechute… En dix-neuf ans de consommation quotidienne, ma plus grosse pause a été de sept mois, et il a fallu un changement de continent, un aménagement en Colombie et le recours à des médecines non-occidentales pour parvenir à un semblant d’équilibre.
C’est un vers solitaire dans votre intestin qui avale tout ce que vous mangez. Et vous avez faim. Pas de nourriture, pas d’eau, pas de douche, pas de vêtements propres, pas de chauffage ni de toit sur votre tête : seulement d’une dose. De mon expérience, le
crack est le dernier degré de la disparition de toute humanité en soi au profit du seul
caillou. C’est une vie misérable. On se leve, on cherche de l’argent par tous les moyens, on achète, on fume, on est en manque, on cherche de l’argent, on achète, on fume… On est des poissons rouges en asphyxie dans un bocal sans eau, abandonnés par un propriétaire parti faire la fête à Ibiza. C’est une vie sans aucun sens, en quête de rien, qui ne réalise rien. Toutes les autres drogues ouvrent des portes : la
coke fait discuter, le
cannabis inspire, le
LSD fait voyager, etc… Le
crack, c’est une drogue qui se referme sur elle même. Quand on fume, on recrache la fumée, on a trois à cinq secondes de paradis absolu. Immédiatement après, c’est l’obsession de recommencer. Et tout est bon pour ça, il n’y a plus aucune éthique.
Et je relativise ma situation. Je suis Français, blanc, j’ai un toit sur ma tête. Je ne suis pas un exilé Guinéen qui débarque dans un camp de migrants à qui un Modou (vendeur de
crack) offre son premier kiff pour le rendre accro et tombe ensuite dans la spirale infernale. Je ne veux pas faire de misérabilisme mais les noirs africains marqués par le
crack qui font la manche dans l’est parisien sont tout en bas de l’échelle sociale dans les considérations et matériellement. Non seulement ils n’ont rien, mais en plus ils sont traités comme des parias, bien pire que les jeunes de cité. On ne leur donne rien, on les chasse de partout, ils font peur, ils dégoûtent. La société est en guerre avec les crackeurs de la rue, les crackeurs de la rue sont en guerre avec la société. Personne ne peut imaginer la détresse psychologique de celui qui est en
descente et à qui il faut un nouveau
caillou.
C’est au delà des mots.
Et quand, dans cette situation, on se retrouve en GAV en
descente, maltraité par la police qui a pour elle à faire au tiers-monde, c’est l’enfer. L’enfer.
Quelle que soit le produit, on peut devenir allergique. C’est à dire tomber dans la dépendance. Cela veut dire qu’il n’est plus question de vivre et de consommer par plaisir, mais de consommer pour fonctionner. Pour se lever le matin, pour consulter son téléphone, pour tenir une conversation, pour pouvoir sortir de chez soi, pour avoir un rapport sexuel, pour penser, pour ne pas rester dans l’engourdissement sclérosé du néant, affalé sur son lit sans pouvoir faire autre chose qu’être obsédé par le produit, éventuellement en s’abrutissant par
substitution à l’alcool ou aux joyeusetés psychiatriques de types anxiolytiques ou
neuroleptiques.
C’est ici que le mot « maladie » prend sens. Il permet de dire au monde extérieur que tout ça n’a absolument aucun rapport avec la volonté. La toxicomanie est précisément une pathologie de l’infléchissement de la volonté.
Au début bien sûr il y a des raisons sous-jacentes : traumatismes, violences, culpabilité… Mais la drogue à un certain degré devient un problème tellement gros qu’elle efface ses origines. Ce sont les conséquences qui deviennent les causes. Et c’est la dépendance qu’il s’agit de traiter.
C’est une violence qu’on s’inflige sans ne plus ressentir aucun plaisir. On cherche des bribes de flash qui nous font nous sentir vivants quelques secondes.
Pour dire quelques mots sur moi et mon actualité : j’ai touché de l’argent pour la première fois il y a un mois. 8000 euros. Je n’avais jamais eu une telle somme. L’argent a disparu en moins d’un mois en
cocaïne, métaamphétamine, Alpha PIHP,
3MMC… entre autres. Mon corps est couverts de cicatrices d’injections et ça fait seulement cinq jours que je suis clean, le temps de reprendre mes esprits et de pouvoir écrire ce texte. Et je suis en sursis. Je n’ai pas de porte de sortie. L’addictologie est impuissante. Les psychiatres sont dépassés. Le chaman avec qui j’ai travaillé n’a pas pu grand chose. Je suis mourant. Et il n’y a rien de dramatique la dedans, c’est mon chemin, ma vie, je ne l’échangerais contre aucune autre. Aucun regret.
J’écris tout ça pour mes semblables.
Ceux qui n’ont plus que ça et qui ne l’ont même plus.
Des ratés, des déchets, des profiteurs, des irresponsables, des immatures, des enfants, des jouisseurs, des profiteurs…
Des toxicomanes.
Il y aurait tant à faire.
Le premier geste serait de comprendre.
Voilà, on a bien rigolé non ?