[ Livre ]
Extrait d'entretien de Michel Foucault sur les drogues, de 1984. Vous en pensez quoi ?

Salut à toi PA!
dans le cadre de mon travail de thèse, je lis plein de trucs, et notamment des écrits de Michel Foucault. Et par hasard dans mes lectures, je suis tombé sur un entretien dans lequel il parle de drogues, dans un court extrait assez surprenant que j'ai de suite eu envie de vous partager.
Ca se passe en 1984, repris dans Michel Foucault - Dits et Ecrits, Tome II - éditions Gallimard.
Le titre: Michel Foucault, une interview : sexe, pouvoir et la politique de l'identité. Texte n°358

---------------------------------------

Extrait:
Interviewer: L'assimilation du plaisir au sexe est donc dépassée.

M. Foucault: C'est exactement cela. La possibilité d'utiliser notre corps comme la source possible d'une multitude de plaisirs est quelque chose de très important. Si l'on considère, par exemple, la construction traditionnelle du plaisir, on constate que les plaisirs physiques, ou plaisirs de la chair, sont toujours la boisson, la nourriture et le sexe. Et c'est là, semble-t-il, que se limite notre compréhension du corps, des plaisirs. Ce qui me frustre, par exemple, c'est que l'on envisage toujours le problème des drogues exclusivement en termes de liberté et d'interdit. Je pense que les drogues doivent devenir un élément de notre culture.

Interviewer: En tant que source de plaisir ?

M. Foucault: En tant que source de plaisir. Nous devons étudier les drogues. Nous devons essayer les drogues. Nous devons fabriquer de bonnes drogues -susceptibles de produire un plaisir très intense. Je pense que le puritanisme qui est de mise à l'égard de la drogue un puritanisme qui implique que l'on est soit pour, soit contre -est une attitude erronée. Les drogues font maintenant partie de notre culture. De même qu'il y a de la bonne et de la mauvaise musique, il y a de bonnes et de mauvaises drogues, Et donc, pas plus que nous ne pouvons dire que nous sommes «contre» la musique, nous ne pouvons dire que nous sommes «contre» les drogues.

Interviewer: Le but est de tester le plaisir et ses possibilités.

M. Foucault: Oui. Le plaisir aussi doit faire partie de notre culture. Il est très intéressant de remarquer, par exemple, que, depuis des siècles, les gens en général -mais aussi les médecins, les psychiatres et même les mouvements de libération -ont toujours parlé de désir, et jamais de plaisir. «Nous devons libérer notre désir», disent-ils. Non ! Nous devons créer des plaisirs nouveaux. Alors peut-être le désir suivra-t-il.


---------------------------------------


Pour lire l'intégralité de cette relativement courte interview, très intéressante par ailleurs notamment car touchant à la question de la politique de l'identité, du plaisir et du pouvoir, bref pleins de choses dont on parle régulièrement ici, vous pouvez la trouver gratuitement accessible ici:
http://1libertaire.free.fr/MFoucault213.html

Et pour celleux qui auront eu la patience et l'intérêt de lire jusqu'ici, c'est avec grand plaisir que je lirai vos réactions et vous partagerai les miennes. échangeons si vous le voulez bien !

Plotch'

girl_witchgirl_witchgirl_witch.

Dernière modification par Plotchiplocth (10 avril 2026 à 11:35)


Analyse à distance
recherche DigiTraj
Needles protect the neon logos from pigeon shit-Sleaford Mods

Hors ligne

 

Salut,

Pour contextualiser, cette itw date de 1982.

Merci du partage, je reviens vers toi dès que possible.

Just say no prohibition !

Hors ligne

 

Merci Mister No pour ton petit signe en passant

Mister No a écrit

Pour contextualiser, cette itw date de 1982.

1982. Déjà il y a un grand absent qui marquera la mort de nombre de nos proches/de citoyens dont celle de l'auteur lui-même: l'absence du Sida. Et pour le coup je crois que son épidémie va participer gravement à centrer, à cadrer les discours institutionnels sur les drogues qui seront elles dès lors réduites à leurs risques et principalement infectieux. Plaisirs? il y a même une loi pour qu'on ne puisse pas en parler, des plaisirs liés à des drogues consommées. je dois avouer qu'il m'a surpris avec ses "bonnes et mauvaises" drogues, qui pour le coup ne semble pas moral, encore qu'il s'agirait de savoir qui fixerait ce critère bon/mauvais

Pourtant Foucault pointe bien du doigt la question qui va disparaitre avant même d'avoir émergée dans le grand public: développons notre culture du plaisir, des plaisirs, et notamment ceux passant par la conso de drogues. Emancipons nous du pouvoir médical pour prendre possession de nos corps et de ces molécules? c'est finalement un peu ce qui sera fait par toute la scène RC en ce début des années 2000 et plus particulièrement 2010 et +. Fabriquons des drogues qui procurent de grand plaisir et jouissons-en, voici en substance (lol) son invitation, invitation qui vient bien me rappeler pour ma part la panique morale quasi systématique dès qu'on parle de drogues. Une panique morale qui peut passer par un vecteur sanitaire, sous couvert d'une panique sanitaire. Mais je (nous) n'en sommes pas dupes.

Cette absence m'avait tout autant frappée dans le texte d'un des fondateurs du junky-bound de Rotterdam au début des années 1980, texte qui pour moi a été une révélation en tant que m'offrant accès à une autre histoire de la RdR que celle disant à peu près "qu'elle s'est développée face à l'épidémie de Sida".
Un accès à une autre histoire, notre histoire, qui débute lorsque, aux Pays-Bas, face à une proposition de loi des conservateurs proposant le sevrage contraint systématique des personnes dépendantes aux opiacés identifiées, "repérées", arrêtées ... traquées?, les premiers concernés montent "le syndicat des junkies" (junky-bound) de Rotterdam pour militer contre ce projet de loi qui ne sera finalement pas adopté.
La première de leur revendication est la légalisation de toutes les drogues, suivi par celle de permettre l'accès à du matériel d'injection stérile à usage unique et à de la méthadone; ils feront notamment des occupations de centres Méthadone pour réclamer un accès au matériel et la délivrance de méthadone non coercitif, c-à-d. acceptant les consos des "patients". "Patients"... justement, les postulats diagnostics sont rejetés, la RdR sanitaire est accepté au titre des bénéfices concrets qu'elle peut apporter aux personnes concernées et PAS PLUS. Revendiquer le droit de consommer, et le droit à une dépendance "dépathologisée", normalisée.  Revendiquer le droit à disposer de son corps (et de son âme) face au biopouvoir, un concept cher à l'auteur, biopouvoir toujours prompt à gouverner nos conduites à travers les récits performatifs sur la santé "biologisée" qui en venant s'imposer à nous s'imposent en nous, viennent nous gouverner de l'intérieur malgré nous, contre nous, viennent former nos corps "à nos corps défendants".

Et aujourd'hui si je me permets de tenir les mêmes propos je suis limite traité d'hérétique fou furieux dangereux par mes concitoyens complètement matrixés par les discours anti-drogues et en incapacité complète à sortir de leurs représentations stigmatisantes, notamment de nombreuses autres personnes consommant en plus. Désespérant quelque part ? oui, et pourtant, je garde ma hargne portée par ma colère sans limite et sans fond qui me pousse à me battre contre cet état de fait, à me construire un corps m'émancipant tant que possible des dimensions aliénantes cadrées par le biopouvoir sans pour autant réussir à m'en émanciper totalement... c'est à dire sans réussir à être totalement épargné par l'aliénation de mon corps par le champ sanitaire. quelle saloperie ce biopouvoir, d'où la question de le hacker pour qu'il devienne mien et dès lors une forme de néo-biopouvoir émancipateur.

1982? on aurait pu imaginer qu'en 2020 on soit en plein neuromancien (roman de Gibson publié en 1984) quelque part et que tout le monde serait "junky", qu'on aurait développé les drogues les plus incroyables pour explorer les entrailles de nos esprits! Et sans doute cela faisait parti de l'imaginaire de Michel Foucault lorsqu'il donne cette interview. Et si finalement ce n'est pas exactement ca qui s'est passé entre-temps, ce n'est pas non plus pas du tout ca, notre présent n'est pas rien de tout ca. Alors pour moi ya de l'espoir. Contre vents et marées, nous la construisons cette culture. nous/je consommons les drogues, les essayons, nous/je concevons même des usages parfois je pense, nous/je en construisons, en explorons. Et je veux contribuer à ce mouvement de résistance et d'émancipation.


Mister No a écrit

Merci du partage, je reviens vers toi dès que possible.

ce serait à n'en point douter un très grand plaisir que de te lire à ce sujet.
dans tous les cas, j'espère que ca va pour toi. Pensées amicales pour toi cher drogologue


et au plaisir de vous lire Ô joyeux forumeurices qui voudraient venir échanger par ici!
En tout cas merci de m'avoir lu.

Drogues Toujours!
girl_witchgirl_witchgirl_witch.

Dernière modification par Plotchiplocth (11 avril 2026 à 04:53)


Analyse à distance
recherche DigiTraj
Needles protect the neon logos from pigeon shit-Sleaford Mods

Hors ligne

 

#4 
avatar
filousky homme
Modérateur France
Hier à 11:25
Deuxième petit signe au passage. Nos esprits se rencontrent à ce carrefour.

Cet interview de Michel Foucault révèle une ligne de revendications dont je me suis approprié l'âme. Je viens d'effacer le reste de mon post devenu inutile tout étant déjà écrit :
exemple

Plotchiplocth a écrit

Et aujourd'hui si je me permets de tenir les mêmes propos je suis limite traité d'hérétique fou furieux dangereux par mes concitoyens complètement matrixés par les discours anti-drogues et en incapacité complète à sortir de leurs représentations stigmatisantes, notamment de nombreuses autres personnes consommant en plus.

Super sujet Plotch !

Fil

Hors ligne

 

#5 
Benzotrip homme
Psychoexplorateur France
Hier à 19:42
Merci du partage !

Psychedelic experience is only a glimpse of a larger reality. But a glimpse that can be useful - Aldous Huxley ; The Doors of Perception, 1954

Hors ligne

 

#6 
avatar
Mister No homme
Pussy time
Aujourd'hui à 08:38
Salut,

Ce qui me frustre, par exemple, c'est que l'on envisage toujours le problème des drogues exclusivement en termes de liberté et d'interdit. Je pense que les drogues doivent devenir un élément de notre culture.

Le drogues sont déjà un élément de notre culture, tabac et alcool.
Le plaisir de l'alcool était bien perçu, dans le désordre de la biture ou chez les oeunologues.
En 1982, la stigmatisation des usagers légaux était moindre que de nos jours, l'hygiénisme forcené justifiant des taxes incensées ne faisait que commencer.
Malgré cela, en termes de plaisir des drogues, l'usage du cannabis s'est fait une petite place dans notre société.
C'est un pan désormais de notre culture, des liens historiques, parfois commerciaux, du kiff à l'opium.
En contrepartie, les autres drogues, le plaisir qu'elles procure est toujours assombri.
Fait marquant, la cocaine a une meilleure aura que jamais et surtout n'aura jamais été aussi dispo et accessible avec un prix au kilo et au détail à la baisse.
Elle est beaucoup mieux acceptée que dans les années 80.

Et aujourd'hui si je me permets de tenir les mêmes propos je suis limite traité d'hérétique fou furieux dangereux par mes concitoyens complètement matrixés par les discours anti-drogues et en incapacité complète à sortir de leurs représentations stigmatisantes, notamment de nombreuses autres personnes consommant en plus.

Je rejoins Fil et te rejoins en tous points.
Je retiens deux mots clés : matrixés et biopouvoir.
Deux axes de luttes qui ne convergent pas uniquement vers la liberté de prendre du plaisir avec des psychotropes, mais vers les droits de l'Homme en général.


Just say no prohibition !

Hors ligne

 

#7 
avatar
Avalerion
insomnyak sof kan j'dor
Aujourd'hui à 13:46
Salut à toi Plotch' !

Merci pour ce partage ! J'ai pris beaucoup de plaisirs à lire cet extrait d'interview. J'aime aussi beaucoup l'analyse que tu en fait. Il nous reste tellement de travail avant d'en arriver à une société centrée, ou au moins qui intègre, l'exploration des plaisirs comme un droit fondamentale et inaliénable. Bien qu'on observe au niveau mondial un certain abandon de la guerre à la drogue avec des pays qui assouplissent leur régulation. Le chemin est encore long et reste à tracer. Mais comme tu le faits remarquer, en regardant en arrière on voit  aussi qu'un certain chemin a été parcouru et qu'en réalité nous suivons des balises et qu'en restant attentifve nous ne devrions pas nous écarter trop loin de la ligne à suivre.

Concernant, les "mauvaises" drogues je suis aussi très dubitative et serait assez curieuse de savoir ce que Foucault avait en tête. A mon sens, ce terme peut être interprété d'au moins 3 manières. La première, sous un régime prohibitionniste/capitaliste la drogue est soumise à un marché complétement dérégulé sans garantie de qualité. Ainsi, les substances peuvent rapidement être d'une qualité médiocre et coupé n'importe comment. Ce qui augmente les risques pour la santé et rend souvent le produit moins concentré et contrôlable. Ce qui n'en fait pas de très bonnes drogues.
Mais vu qu'il fait le parallèle avec la musique en parlant de "bonne" et "mauvaise" musique j'y vois plus une logique classiste "tout comme il existe des bonnes musiques qui élèvent l'esprit et d'autres qui l'abaisse il existe des drogues qui l'élève et l'abaisse". Cette idée me procure moins de plaisirs que la première. Je pense même qu'elle est dangereuse. Il n'y a aucun besoin de hiérarchiser les drogues si ce n'est pour hiérarchiser les consommateurices et légitimer de la violence. Je ne connais que vaguement les idées de Foucault mais de ce que j'ai compris du personnage ce n'est pas son genre de défendre de telles idées.
Une troisième façon de le voir et d'un point de vu subjectif. Peut-être qu'il exprime plus l'idée que "comme il existe des musiques qu'on trouve bonne et qui nous procurent plus de plaisirs que d'autres il existe des drogues qu'individuellement on préfére" (d'ailleurs c'est l'un des thèmes d'appel à témoignage de PA en ce moment). Cette interprétation n'est pas incompatible avec la première.
Voila mes quelques réflexions ur cette extrait.
Merci encore du partage !

Je ne suis pas familier avec le terme de biopolitique est-ce que tu pourrais développer un peut ce que c'est ?

Et si ce n'est pas trop indiscret sur quoi porte ta thèse ?

A+

Plonger dans le grand bain de tout est terrifiant mais plutôt amusant au final

Hors ligne

 

Remonter
Pour répondre à cette discussion, vous devez vous inscrire

Sujets similaires dans les forums, psychowiki et QuizzZ

logo Psychoactif
1
Vous pensez quoi du développement des champi ? 
1781 vues, dernier message : 23 avril 2025 par Limemon

10
[ Actualité ]
Sérotonine de Michel Houellebecq 
 0, 6634 vues, dernier message : 16 janvier 2019 par Anonyme1756

33
[ Film ]
Que pensez vous de Requiem for a dream ? 
 0, 14823 vues, dernier message : 05 mai 2018 par babaji

Psychoactif » Forums » Culture drogues
 » [ Livre ] Extrait d'entretien de Michel Foucault sur les drogues, de 1984. Vous en pensez quoi ?

Psychoactif
Psychoactif est une communauté dédiée à l'information, l'entraide, l'échange d'expériences et la construction de savoirs sur les drogues, dans une démarche de réduction des risques.

 
logo Don Soutenez PsychoACTIF

Droit d'auteur : les textes de Psychoactif de https://www.psychoactif.org sont sous licence CC by NC SA 3.0 sauf mention contraire.


Affichage Bureau - A propos de Psychoactif - Politique de confidentialité - CGU - Contact - flux rss Flux RSS