
Cette chronique va surtout s'adresser aux anglophones, vous m'en excuserez et j'en profite pour souligner l'indigence tragique de la proposition d'ouvrages d'auteurs étrangers, traduits en français, sur la question des substances psychoactives. Pour ne citer que les essais nord-américains, il y a des dizaines de bouquins intéressants sur le sujet publiés chaque année, et une infime portion de ces livres finit traduite en français. Les raisons de cette lacune peuvent aller du tabou bien hexagonal sur l'usage de drogues, à la crainte des éditeurs de ne pas rencontrer un public intéressé par ces questions, mais le fait est que même avec le regain d'attention dû à la médiatisation des récentes études thérapeutiques utilisant des psychédéliques, on a vite fait le tour des propositions intéressantes et traduites...
Pour revenir au livre,
Heads est une sorte de fresque dépeignant de la manière la plus exhaustive possible (on n'ose imaginer le travail de documentation et d'interview préalable à sa rédaction) le mouvement psychédélique américain depuis les 60's, mais surtout ensuite. En effet l'hypothèse que Jesse Jarnow défend de façon plus que convaincante est que, bien que les médias s'en soient largement désintéressés après la chute de l'utopie "hippie" initiale, non seulement ce mouvement n'a jamais cessé, mais il a prospéré et profondément influencé de larges pans de la culture étasunienne contemporaine, et ainsi contribué à façonner les sociétés occidentales modernes.
Le fil conducteur de l'ouvrage est le Grateful Dead, groupe pionnier du rock psychédélique et du mouvement "hippie" comme l'ont baptisé les médias, et particulièrement ses tournées épiques à travers le continent nord-américain, depuis les 60's jusqu'aux années 2000 (sous divers avatars après la mort de Jerry Garcia et la dissolution du groupe en 1995), suivies par toute une caravane nomade de freaks en tous genres, de plus en plus nombreux au fil des années, que l'auteur identifie comme le vecteur principal de diffusion du
LSD aux États-Unis. Les pérégrinations de cette vaste tribu multicolore et sérieusement envapée dessinent une carte du monde psychédélique se superposant à la géographie officielle, avec ses temples, ses repaires, ses cachettes, ses avant-postes et ses
bases arrière...
Jarnow, au fil de l'ouvrage et via des personnages hauts-en-couleurs aux parcours plus ou moins chaotiques, montre la porosité entre cette horde bigarrée, ses rassemblements et ses rites, et des milieux aussi divers que la scène clubbing naissante qui engendrera la bande-son des raves, les cérémonies psychédéliques du XXIeme siècle, ou les premiers laboratoires tech de ce qu'on appelait pas encore la Silicon Valley, sur le point d'enfanter la révolution numérique, ou encore la scène graff new-yorkaise, dont certains des plus éminents représentants, tels Keith Haring, viennent des rangs des
deadheads, comme se surnomment eux-même les fans du Grateful Dead.
À travers une galerie de portraits et de parcours, tellement dense que l'on s'y perd parfois un peu, Jarnow raconte la saga aussi tumultueuse que méconnue d'une Amérique des marges, petits (ou gros) dealers, pirates audio vivant du traffic des enregistrements live du Dead, gourous autoproclamés de sectes approximatives, obscur jam bands qui finissent parfois par rencontrer le succès, laborantins clandos produisant et diffusant la molécule sacrée par millions de doses, DJ's allumés faisant la jonction entre l'utopie californienne et la scène rave naissante, toute une microsociété qui va traverser les 80's et la guerre à la drogue des années Reagan, et quasiment devenir un courant mainstream, sans pour autant jamais complètement perdre son lien avec les mouvements underground, influençant ainsi toute une génération de jeunes artistes, graphistes, musiciens psychédéliques, ainsi que les chercheurs qui initieront bientôt la Renaissance Psychédélique à laquelle nous assistons actuellement.
Heads montre qu'il ne s'agit pas tant d'une renaissance que d'une remise en lumière d'un mouvement qui, s'il a traversé des crises considérables et connu des périodes sombres, ne s'est pour autant jamais éteint, et a essaimé à travers le monde. Si Jarnow se concentre essentiellement sur l'histoire nord-américaine du psychédélisme, il met également en lumière ses connexions à l'échelle mondiale, notamment via les mouvement rave et trance. On peut lui reprocher un excès d'exhaustivité brouillant parfois la compréhension d'ensemble, et une hyper-focalisation sur le Grateful Dead, dont les exploits de jam-band séminal sont hélas souvent répétitifs...On peut être en désaccord avec certains de ses a priori (notamment au sujet du Summer of Love anglais à la fin des 80's), mais son livre, en plus de dévoiler une histoire jamais racontée aussi précisément auparavant, met en évidence les continuités arborescentes d'un mouvement psychédélique dont le lecteur, s'il accorde un tant soit peu d'intérêt à ces thématiques et à ces expériences psychiques, finit par réaliser qu'il est une cellule active à part entière.
Camarades et amis psychonautes, avec
Heads Jesse Jarnow nous reconnecte littéralement à notre Histoire, à nos racines...et ça fait du bien, en plus d'être sacrément passionnant.
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