Lettre à l’héroïne



Thalie a écrit
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Mon amour,
Je t’appelle ainsi parce que personne n’a jamais occupé dans ma vie la place que tu as prise.
Je sais que certains détourneront les yeux en lisant ces premiers mots.
Comment peut-on écrire « Mon amour » à l’héroïne ?
Ils ne comprendront pas.
Ils ne peuvent pas comprendre.
On ne tombe pas amoureux d’une poudre.
On tombe amoureux de ce qu’elle fait taire.
Avant toi, j’avais appris à vivre avec la peur.
Avec le vide.
Avec ce poids sur la poitrine qui ne me quittait jamais.
J’avais appris à sourire pendant que tout s’effondrait à l’intérieur.
Puis tu es arrivée.
Et, pour la première fois de ma vie…
Le monde s’est arrêté.
Je me souviens encore de cette première injection.
Je n’ai pas ressenti du bonheur.
Le bonheur est bruyant.
Toi, tu étais le silence.
Un silence immense.
Comme si quelqu’un avait enfin fermé la porte à tous les cris qui vivaient dans ma tête.
Mon corps est devenu lourd.
J’avais l’impression de m’enfoncer dans un nuage de coton.
Je tombais.
Mais cette chute-là ne me faisait pas peur.
Pour la première fois, tomber ressemblait à être rattrapée.
Tu m’as offert ce que je cherchais depuis l’enfance.
Le repos.
Tu n’as pas réparé mes blessures.
Tu les as endormies.
Et, à cet instant-là, c’était presque la même chose.
Les gens disent que les drogues procurent de l’euphorie.
Ils se trompent.
Ce que tu m’as donné n’avait rien à voir avec l’excitation.
Tu m’as offert quelques heures où je n’avais plus peur.
Quelques heures où je n’avais plus mal.
Quelques heures où je pouvais enfin respirer.
Comment ne serais-je pas revenue vers toi ?
Tu étais devenue le seul endroit où je pouvais déposer mon âme.
Pendant trente ans, je t’ai cherchée plus souvent que je ne me suis cherchée moi-même.
Tu étais mon réveil.
Mon midi.
Ma nuit.
Mes jours heureux.
Mes jours de manque.
Tu étais partout.
Tu es devenue plus importante que mes rêves.
Plus importante que mon avenir.
Plus importante que moi.
Et c’est cela, la dépendance.
Le jour où l’on cesse de vivre pour vivre avec elle.
Tu ne m’as pas attachée avec des chaînes.
Tu m’as caressée jusqu’à ce que j’oublie que j’étais enfermée.
Le manque…
Personne ne peut comprendre le manque tant qu’il ne l’a pas vécu.
Le manque n’est pas seulement une douleur.
C’est une voix qui hurle dans chaque cellule du corps.
C’est un ordre.
Une urgence.
Une certitude que rien d’autre n’existe.
Je me surprends encore à penser une chose qui fera peut-être scandale.
S’il n’y avait jamais eu le manque…
Je serais probablement restée avec toi jusqu’à mon dernier souffle.
Voilà à quel point je t’aimais.
Ou plutôt…
Voilà à quel point j’aimais la paix que tu faisais croire possible.
Mais pendant que je m’endormais dans tes bras…
La vie, elle, continuait sans moi.
Les saisons passaient.
Les anniversaires passaient.
Les années passaient.
Et un jour, sans que je m’en rende compte…
Tu m’avais volé ce que j’avais de plus précieux.
Mon fils.
Je ne pourrai jamais écrire cette phrase sans sentir mon cœur se briser.
Aucune dose, aussi pure soit-elle, ne pourra jamais effacer cette absence.
Tu m’avais promis le repos.
Tu m’as laissé le regret.
Aujourd’hui, je pourrais te maudire.
Ce serait plus facile.
Les lecteurs attendraient sans doute cette fin.
Mais ce serait un mensonge.
Je ne te hais pas.
Parce que je sais pourquoi je t’ai aimée.
Je t’ai aimée parce que tu faisais taire une souffrance que personne n’entendait.
Tu as été la réponse la plus destructrice à la question la plus douloureuse de ma vie :
« Comment continuer à vivre quand on ne supporte plus ce que l’on ressent ? »
Tu n’étais pas le remède.
Tu étais l’anesthésie.
Et quand l’effet disparaissait…
La blessure était toujours là.
Aujourd’hui, je te quitte.
Non pas parce que je t’ai oubliée.
Mais parce que je sais enfin une chose que j’ignorais lorsque je t’ai rencontrée.
Ce n’était pas toi que je cherchais.
C’était la paix.
Et la paix ne peut pas vivre au bout d’une seringue.
Adieu, mon amour.
Merci de m’avoir permis de survivre.
Pardon de t’avoir laissée me voler tant d’années.
Et surtout…
Adieu à la femme que je devenais chaque fois que je croyais que ton étreinte valait mieux que la vie.
Tali
Je suis si heureuse que tu écrives un livre.
La plume assortie à ta psyché si intéressante, ton intelligence si agile, affûtée, élevée donneront, à coup sûr, une production d’une très grande qualité, très sincèrement, et ce n'est pas de la flatterie, je te dis ce que je pense vraiment, qans faire de fioritures.
Si ton livre est accessible (j'espère fort fort que tu seras publiée, si tel est ton désir), saches que je serai une de tes lectrices, et que j'aimerais me le procurer le plus rapidement possible.
Non pas par curiosité malsaine, mal placée, non pas par voyeurisme, non pas pour me rassurer, comme certains le font en lisant ou écoutant les malheurs des autres, non, certainement pas.
Je te lirai car tu écris réellement super bien.
Je passe une bonne partie de mon temps, de ma vie à lire.
J'aime immensément lire, c'est un oxygène pour moi, depuis la petite enfance, et écrire, aussi.
9Sans suffisamment oser. Probablement des reliques, encore présentes, du manque d'estime de moi qui m’a pourri l'existence durant si longtemps.
Peut-être qu'un jour, je me lancerai dans la même entreprise que toi. Je ne sais pas.
Mais j'ai du mal à trouver les gens intéressants, réellement dignes d'intérêt. Je me lasse très vite.
Ne penses surtout pas que c'est du narcissisme, bien loin de là.
Au contraire.
Devoir faire semblant, devoir se forcer, quand la très grande majorité des gens paraissent ennuyeux, et qu'ils sont entourés d’une... Vacuité qui me terrorise (le vide, l’ennui me terrorisent.)
Devoir se contenir, composer, ne rien laisser paraître et sociabiliser avec eux est une plaie.
Cela me demande un "effort social' que j'étais îcapable de fournir sans Tramadol.
J'aurais rêvé d'être juste normale. De ne pas ressentir ce que j'ai pu ressentir.
Ces mots, que tu écris en parlant de l’héroïne, j'aurais pu écrire, à la virgule près le même contenu (mais pas avec le même talent:lol:), concernant le Tramadol.
Le seul, pour synthétiser au maximum, qui a été capable de me faire "être la meilleure version de moi-même", qui gommait toutes les aspérités du monde, qui me blessaient tant.
Qui me rendait ultra sociable, même avec des gens qui n'auraient jamais attiré le moins du monde mon attention auparavant.
Le seul aussi à faire subtilement disparaître mon appétit, sans me donner la moindre nausée, ce que je recherchais à tout prix à l'époque, souffrant de TCA très sévères.
Celui qui me faisait bosser deux fois plus que ce dont j'aurais été capable sans, et dix fois mieux, en plus.
Et tant, tant de choses encore, ma liste est tellement loin d'être exhaustive.
Je pouvais me le procurer, de façon illimitée, très facilement, et tant que ça a été le cas, je n'ai jamais pensé à me sevrer (sauf une fois, juste pour voir si j'étais encore capable de m'en passer, autant te dire que je n'ai pas été déçue du voyage. Quelle horreur. Et j'aicompris àce moment là que j'étais ferrée...)
Je vais te passer les détails, c’est trop long, et ici, c'est TON ESPACE.
Simplement, je ne pouvais pas rester sans te dire à quel point tu écris bien, à quel point tu permets, j’en suis convaincue, de comprendre l'emprise et tout ce qui en découle, d’un produit comme l’héroïne, même à des personnes n’y connaissàt rien du tout.
Et imagines-toi, je suis montée tellement haut avec le Tramadol (tolérance qui augmentait vitesse grand V évidemment), le fait que ne travaillant plus à l'hôpital, donc ne pouvant plus m'en procurer par moi-même, et si facilement, un psychiatre a pris le relais durant les 7 dernières années de mon addiction, il me prescrivait déjà des doses trop élevées, mais elles ne me suffisaient plus, je tournais littéralement comme un hamster dans sa roue.
Je tenais à peine 3 semaines avec ma prescription, et j'allais toujours avec une horrible boule au ventre à la pharmacie au bout de 21 jours, 3 semaines pétantes, de peur de me prendre une réflexion...
Et je n'avais pas le moindre début d'idée de comment me sortir de cette situation (personne, même ce psy, ne m’a éclairée. Ne m’a parlé des alternatives.)
Si bien que comme de plus, je l'avoue, je faisais l'autruche, je ne savais même pas ce qu'était un CSAPA, et encore moins que je pouvais bénéficier d’un TSO dans le cadre d’une dépendance au Tramadol, surtout dans mon cas, 16 ans de dépendance, et consommation quotidienne depuis des années et des années à de très grosses doses.
La situation s'est débloquée, j'ai eu de la chance. Vraiment. Beaucoup de chance.
La Méthadone a littéralement changé ma vie (sachant que de plus, je suis une métaboliseuse rapide, pas ultra rapide, mais rapide quand même, il a fallu en arriver à 140mg pour que je me sente totalement bien et soulagée.)
Je n'ai aucune nostalgie du Tramadol, c’est très différent de l’héroïne, je comprends tellement, par contre, la nostalgie que l'on peut en avoir, à force de lire ici, et ailleurs, et que même sous TSO, ça reste dur.
Il y a aussi une chose primordiale pour moi, qui m’a "percuté la vue" lorsque j'ai lu: le silence qui se fait. Enfin.
Ce brouhaha incessant, intérieur mais incessant, qui s'arrête.
Comme si l’on finit par trouver l'interrupteur que l’on cherchait depuis toujours...
Auparavant, c'était très bruyant, dans ma tête. Entre les multitudes d'idées que génère un TDAH, qui en génèrent, chacune, encore une mutitude (pensée en arborescence), j'avais souvent l'impression de me noyer.
Et par-dessus, la voix de la culpabilité, celle de l’intransigeance, qui ne me lâchaient jamais, jamais, et provoquaient des ruminations quasi permanentee, et il ne s'agissait jamais de ruminations qui pouvaient aboutir à la résolution s’un problème, non, certainement pas, bien au contraire.
Et avec le Tramadol, comme par magie, tout cela se taisait,semblaient même disparaître...
Ton texte, encore une fois, m’a profondément touchée, et je suis avec toi par la pensée.




VégéK a écrit
J'ai bien aimé ton poème Thalie. Le force du lien que vous aviez et son expression m'ont touché, clairement. Je connais l'amante mais suis jamais allé jusque là dans la relation. Et je m'éclate plutôt avec ses sœurs et ses cousines.
Ce qui m'a intéressé et qui me semble être commun à beaucoup d'usagers, c'est l'idée qu'on cherche -entre autres en ce qui me concerne- la paix intérieure quand on prend des opis. Et même si c'est pas ce que je cherche le plus je m'en rapproche sous effet.
Et donc se rapprocher de cette paix, sans opioïdes, aide naturellement à les diminuer ou à arrêter pour celleux qui le souhaitent.
Si tout allait bien dans ma vie je prendrais moins souvent des opis, par contre je n'arrêterais pas, car je suis très amoureux de cette famille.
Et on lit aussi des témoignages de vie apaisée, avec une conso d'opi quotidienne.
VégéK,
Moi aussi, j’aime bien ses cousines et ses sœurs.
Lorsque je la prenais, tout n’allait pas bien dans ma vie, mais j’avais l’impression que tout allait bien. Aujourd’hui, tout va bien dans ma vie… enfin, pas vraiment, parce que j’aimerais consommer. Mais je ne sais pas si j’arriverais à consommer et à rester dans le même train de vie que je mène aujourd’hui. Je ne parle pas financièrement, je parle de la qualité de vie.
C’est ça, mon gros problème. Je ne sais pas faire comme certains ici, je dirais même comme la plupart : consommer de manière récréative. Si je consomme, j’ai le craving tout le temps et, donc, tout le temps l’envie de consommer.
On m’a dit qu’avec le temps, ça sortirait de ma tête… L’espoir fait vivre. L’attente fait mourir…
Big up. ☺️
