Salut, je vous livre encore un extrait de mon livre
Le prix du manqueJe me souviens de cette journée comme si elle appartenait à une autre vie. Pourtant, il suffit que je ferme les yeux pour revoir chaque rue, chaque façade, chaque pavé. Certains souvenirs vieillissent avec le temps. Celui-là est resté intact.
Je me suis réveillée en manque.
Les personnes qui n’ont jamais connu l’héroïne imaginent souvent qu’il s’agit d’une simple envie. Elles pensent qu’il suffit de résister. Elles ignorent que le manque vous transforme en prisonnier de votre propre corps.
Mes jambes tremblaient tellement que je pouvais à peine marcher. J’avais des sueurs glacées, puis des bouffées de chaleur. Mon ventre se contractait si violemment que je vomissais sans arrêt. Mes muscles semblaient être déchirés de l’intérieur. Mes articulations me faisaient souffrir comme si j’avais cent ans. Mon cœur battait trop vite. Mes yeux pleuraient malgré moi. Je ne réfléchissais plus. Une seule idée occupait mon esprit : trouver une dose.
J’avais les mille francs belges nécessaires.
Alors je suis partie vers le quartier que tout le monde appelait « Chicago », à Schaerbeek.
C’était le royaume des dealers.
Un endroit où la misère croisait la violence chaque jour. Les consommateurs y arrivaient avec l’espoir de calmer leur souffrance. Les dealers savaient exactement dans quel état nous étions. Ils savaient que le manque nous rendait vulnérables. Ils savaient que nous accepterions presque n’importe quoi.
Lorsque je suis arrivée, j’ai senti immédiatement que quelque chose n’allait pas.
Mon dealer habituel n’était pas là.
J’ai attendu quelques minutes qui m’ont paru interminables.
Je regardais chaque personne qui passait avec l’espoir insensé de le voir apparaître.
Puis j’ai aperçu trois hommes.
Je ne les connaissais pas.
Je me suis approchée d’eux en tenant mes mille francs dans une main tremblante.
— Vous avez une dose ?
Ils se sont regardés sans répondre.
L’un d’eux a fixé mon visage.
—
Toi… t’es l’israélienne ? ….la Juive.!J’ai senti mon ventre se nouer.
Je n’ai même pas eu le temps de répondre.
La gifle est arrivée si vite qu’elle m’a fait perdre l’équilibre.
Avant même de comprendre ce qui se passait, une pluie d’insultes s’est abattue sur moi. Je n’étais plus une cliente. Je n’étais plus une femme. J’étais devenue, à leurs yeux, quelqu’un qu’ils pouvaient humilier sans la moindre limite.
J’ai essayé de partir.
Ils m’ont empêchée de fuir.
J’ai crié.
Personne n’est intervenu.
Les coups ont commencé. Chaque impact me coupait un peu plus le souffle. J’essayais de protéger mon visage avec mes bras, mais ils continuaient. À un moment, je n’ai plus su combien ils étaient autour de moi ni d’où venaient les coups.
Puis ils m’ont agressée.
Je me souviens surtout d’une sensation : celle de disparaître.
Mon esprit semblait s’éloigner de mon corps, comme si c’était le seul moyen de survivre. Je fixais un point devant moi. Je comptais les secondes. Je me répétais intérieurement : « Que cela s’arrête… que cela s’arrête… »
Je ne ressentais plus seulement la douleur physique.
Je ressentais quelque chose de bien plus profond : la certitude que, pour eux, je ne valais rien.
Quand ils ont enfin reculé, je suis restée immobile.
Je ne savais plus combien de temps s’était écoulé.
Je n’avais plus la force de me relever.
Mon corps était meurtri. Mes vêtements étaient déchirés. J’avais du sang sur les mains. Je tremblais de froid alors que le soleil brillait encore.
L’un d’eux s’est approché une dernière fois.
Il a sorti une dose d’héroïne de sa poche.
Il me l’a jetée au visage.
— Tiens… on ne va pas te laisser en manque.
Ils sont partis en riant.
Je suis restée seule.
Je crois que c’est à cet instant que j’ai compris jusqu’où l’addiction pouvait détruire un être humain. Ils savaient que, malgré ce qu’ils venaient de me faire, cette dose avait encore du pouvoir sur moi.
Je suis restée allongée sans pouvoir bouger.
Puis une femme est arrivée.
Je me souviens de son regard rempli d’inquiétude. Elle portait un voile. Sans dire un mot, elle l’a retiré et l’a posé sur mes épaules pour me couvrir. Ce geste, je ne l’ai jamais oublié.
Elle voulait appeler une ambulance.
J’ai secoué la tête.
Elle ne comprenait pas.
Comment aurait-elle pu comprendre que, dans cet état, je pensais davantage au manque qu’à mes blessures ?
Je me suis traînée jusqu’à un endroit un peu à l’écart.
Chaque mouvement me faisait souffrir.
J’ai préparé un morceau d’aluminium.
J’ai fumé cette dose.
Les consommateurs appelaient cela «
chasser le dragon ».
Quelques minutes plus tard, les tremblements se sont arrêtés.
Les vomissements ont cessé.
Le manque avait disparu.
Mais ce qu’ils avaient fait ne disparaîtrait jamais.
Je suis ensuite allée à l’hôpital.
Les médecins m’ont demandé de porter plainte.
Ils avaient raison.
Mais ils ignoraient une chose : tant que j’étais dépendante, je savais que je retournerais dans ce quartier. Je savais que je recroiserais des hommes appartenant au même milieu. La peur et l’addiction m’avaient enfermée dans un silence dont je ne voyais pas l’issue.
Ce jour-là, on ne m’a pas seulement volé mon corps.
On m’a volé la conviction que la justice pouvait encore me protéger.
Pendant des années, j’ai gardé cette histoire pour moi.
Aujourd’hui, je l’écris non pour susciter la pitié, mais pour dire la vérité.
Parce que derrière chaque personne dépendante, il existe parfois des violences que personne ne voit.
Et certains silences sont si lourds qu’il faut toute une vie pour trouver la force de les briser.
Tali