Le prix du manque

Catégorie : Carnet de bord
30 juillet 2026 à 10:21

#héroïne #le manque #vécu
Salut, je vous livre encore un extrait de mon livre

Le prix du manque

Je me souviens de cette journée comme si elle appartenait à une autre vie. Pourtant, il suffit que je ferme les yeux pour revoir chaque rue, chaque façade, chaque pavé. Certains souvenirs vieillissent avec le temps. Celui-là est resté intact.

Je me suis réveillée en manque.

Les personnes qui n’ont jamais connu l’héroïne imaginent souvent qu’il s’agit d’une simple envie. Elles pensent qu’il suffit de résister. Elles ignorent que le manque vous transforme en prisonnier de votre propre corps.

Mes jambes tremblaient tellement que je pouvais à peine marcher. J’avais des sueurs glacées, puis des bouffées de chaleur. Mon ventre se contractait si violemment que je vomissais sans arrêt. Mes muscles semblaient être déchirés de l’intérieur. Mes articulations me faisaient souffrir comme si j’avais cent ans. Mon cœur battait trop vite. Mes yeux pleuraient malgré moi. Je ne réfléchissais plus. Une seule idée occupait mon esprit : trouver une dose.

J’avais les mille francs belges nécessaires.

Alors je suis partie vers le quartier que tout le monde appelait « Chicago », à Schaerbeek.

C’était le royaume des dealers.

Un endroit où la misère croisait la violence chaque jour. Les consommateurs y arrivaient avec l’espoir de calmer leur souffrance. Les dealers savaient exactement dans quel état nous étions. Ils savaient que le manque nous rendait vulnérables. Ils savaient que nous accepterions presque n’importe quoi.

Lorsque je suis arrivée, j’ai senti immédiatement que quelque chose n’allait pas.

Mon dealer habituel n’était pas là.

J’ai attendu quelques minutes qui m’ont paru interminables.

Je regardais chaque personne qui passait avec l’espoir insensé de le voir apparaître.

Puis j’ai aperçu trois hommes.

Je ne les connaissais pas.

Je me suis approchée d’eux en tenant mes mille francs dans une main tremblante.

— Vous avez une dose ?

Ils se sont regardés sans répondre.

L’un d’eux a fixé mon visage.

Toi… t’es l’israélienne ? ….la Juive.!

J’ai senti mon ventre se nouer.

Je n’ai même pas eu le temps de répondre.

La gifle est arrivée si vite qu’elle m’a fait perdre l’équilibre.

Avant même de comprendre ce qui se passait, une pluie d’insultes s’est abattue sur moi. Je n’étais plus une cliente. Je n’étais plus une femme. J’étais devenue, à leurs yeux, quelqu’un qu’ils pouvaient humilier sans la moindre limite.

J’ai essayé de partir.

Ils m’ont empêchée de fuir.

J’ai crié.

Personne n’est intervenu.

Les coups ont commencé. Chaque impact me coupait un peu plus le souffle. J’essayais de protéger mon visage avec mes bras, mais ils continuaient. À un moment, je n’ai plus su combien ils étaient autour de moi ni d’où venaient les coups.

Puis ils m’ont agressée.

Je me souviens surtout d’une sensation : celle de disparaître.

Mon esprit semblait s’éloigner de mon corps, comme si c’était le seul moyen de survivre. Je fixais un point devant moi. Je comptais les secondes. Je me répétais intérieurement : « Que cela s’arrête… que cela s’arrête… »

Je ne ressentais plus seulement la douleur physique.

Je ressentais quelque chose de bien plus profond : la certitude que, pour eux, je ne valais rien.

Quand ils ont enfin reculé, je suis restée immobile.

Je ne savais plus combien de temps s’était écoulé.

Je n’avais plus la force de me relever.

Mon corps était meurtri. Mes vêtements étaient déchirés. J’avais du sang sur les mains. Je tremblais de froid alors que le soleil brillait encore.

L’un d’eux s’est approché une dernière fois.

Il a sorti une dose d’héroïne de sa poche.

Il me l’a jetée au visage.

— Tiens… on ne va pas te laisser en manque.

Ils sont partis en riant.

Je suis restée seule.

Je crois que c’est à cet instant que j’ai compris jusqu’où l’addiction pouvait détruire un être humain. Ils savaient que, malgré ce qu’ils venaient de me faire, cette dose avait encore du pouvoir sur moi.

Je suis restée allongée sans pouvoir bouger.

Puis une femme est arrivée.

Je me souviens de son regard rempli d’inquiétude. Elle portait un voile. Sans dire un mot, elle l’a retiré et l’a posé sur mes épaules pour me couvrir. Ce geste, je ne l’ai jamais oublié.

Elle voulait appeler une ambulance.

J’ai secoué la tête.

Elle ne comprenait pas.

Comment aurait-elle pu comprendre que, dans cet état, je pensais davantage au manque qu’à mes blessures ?

Je me suis traînée jusqu’à un endroit un peu à l’écart.

Chaque mouvement me faisait souffrir.

J’ai préparé un morceau d’aluminium.

J’ai fumé cette dose.

Les consommateurs appelaient cela « chasser le dragon ».

Quelques minutes plus tard, les tremblements se sont arrêtés.

Les vomissements ont cessé.

Le manque avait disparu.

Mais ce qu’ils avaient fait ne disparaîtrait jamais.

Je suis ensuite allée à l’hôpital.

Les médecins m’ont demandé de porter plainte.

Ils avaient raison.

Mais ils ignoraient une chose : tant que j’étais dépendante, je savais que je retournerais dans ce quartier. Je savais que je recroiserais des hommes appartenant au même milieu. La peur et l’addiction m’avaient enfermée dans un silence dont je ne voyais pas l’issue.

Ce jour-là, on ne m’a pas seulement volé mon corps.

On m’a volé la conviction que la justice pouvait encore me protéger.

Pendant des années, j’ai gardé cette histoire pour moi.

Aujourd’hui, je l’écris non pour susciter la pitié, mais pour dire la vérité.

Parce que derrière chaque personne dépendante, il existe parfois des violences que personne ne voit.

Et certains silences sont si lourds qu’il faut toute une vie pour trouver la force de les briser.

Tali

Reputation de ce commentaire
 
Merci pour cette confidence ! Continue, Opus
 
Merci pour ta confiance, pour ce témoignage si intimes.De tout coeur avec toi.
 
Tu es une guerrière,tu ne suscites aucune pitié, mais un immense respect.

Commentaires
Courage tu as l air forte . je ne connais pas l héroïne mais elle a fait des degats autour de moi quand j étais jeune . ton histoire nous montre l humain sous tous ses angles les plus noires et les plus beaux aussi .


Quelle histoire !

La seule chose que je peux dire, c'est qu'une personne qui n'a jamais connu un manque, ne pourra jamais savoir ce que ça fait. Pour ça que certaines personnes renne ça à la legere.

En tout cas, je ne sais pas trop quoi te dire à part du dégout pour ses 3 personnes. Le raciste c'est tellement moche sad


#3
Thalie
Nouveau membre France
31 juillet 2026 à 13:00
Salut ,
Merci pour vos commentaires ♥️ça me touche ☺️


Salut Thalie,

Je trouve que c'est fort ce que t'écris...
Malheureusement, je trouve que c'est un bon exemple d'où ça mène la politique de la prohibition, l'accès compliqué aux prods, la violence de la précarité sad

Ça me rappelle la chanson de Manu Solo

Heureusement pour moi, malgré des dizaines d'années de conso d'opiacés, j'ai eu l'énorme chance de ne pas me retrouver dans cette situation...
Certes, ça m'est déjà arrivé de me réveiller en manque, mais j'ai toujours essayé d'anticiper (mais je sais bien que ce n'est pas forcément possible !!), mais ce que je veux dire c'est que ce n'est pas une conséquence obligé du fait de consommer des drogues de se trouver dans ces situations

Des détracteurs, pourraient dire "qu'on se l'est cherché", alors que ça m'énerve au plus haut point ! Ce n'est pas de notre faute, ça sera toujours la fautes des agresseurs et perso je lutte contre la culpabilité qu'on voudrait me faire sentir en me disant que je n'avais juste pas à me retrouver dans des situations de vulnérabilité

Mais comme je disais pour moi la faute c'est à la prohibition qui empêche d'avoir un accès facile, sans passer par des personnes violentes, aux prods (je pense à des anciens rencontrés en Inde, ils buvaient depuis 50 ans une tisane de pavot chaque jour, mais ils n'avaient jamais connu le manque, ni se considéraient " tox" ou dépendants, car le pavot était ancré dans les coutumes locales, mais surtout il était toujours à disposition !).

Et la prohibition va avec le mépris des personnes qui consomment, mêlé à des discriminations de genre...il me semble retrouver dans ton texte tous ces éléments...

Et juste j'ai vraiment envie de dire que, non, je ne suis pas coupable !

Merci pour le partage


#5
Thalie
Nouveau membre France
31 juillet 2026 à 15:47
Salut Cependant ,
je ne connaissais pas mais je kiffe grave
https://www.youtube-nocookie.com/embed/9qbE3YbeTBQ?is=rVKMntXmzyaK8UCc&feature=oembed
 


Coucou,

Oui, c'est exactement cette chanson

D'un coté je l'aime bien et je la trouve parlante, de l'autre je ne partage pas cette vision des consos et de la came en particulier

Après c'était une autre époque, la dépendance aux opis, ça n'a rien à voir pour moi dans un  contexte sans tso ! Si je n'avais pas un traitement en effet, ça serait bien bien plus compliqué de gérer la conso et la dépendance !! En considérant que pour moi, ce n'est pas un traitement de substitution, mais un traitement qui m'aide à gérer comme je veux ma conso (OK, je ne dirais pas ça à n'importe quel addicto, ça risquerait de ne pas leur plaire !)

Mais dans les paroles de la chanson, bien qu'elles décrivent vraiment bien l'attente pour aller choper et elles font bien écho à des expériences que j'ai vécues, je vois aussi un vrai mépris du produit et, surtout, un mepris de soi même ! Et ça, je ne suis pas d'accord, ça me dérange profondément...

Non, je ne consomme pas parce que je n'ai pas le courage, non, la came n'est pas une femme pour moi et non elle n'est pas trop vieille wink

Dans l'épisode que tu as raconté les tso existaient ?


#7
Thalie
Nouveau membre France
31 juillet 2026 à 18:02

cependant a écrit

Coucou,

Dans l'épisode que tu as raconté les tso existaient ?

Re cependant
C’était dans les années 1990. En Belgique, la méthadone existait déjà, mais son accès était soumis à un suivi très strict. Moi, j’étais complètement en marge de la société. Je squattais, je dormais à droite et à gauche, sans aucune stabilité. Dans ces conditions, il m’était tout simplement impossible d’y avoir accès.

Je survivais comme je pouvais. Je revendais de l’héroïne et les allers-retours en Hollande faisaient partie de mon quotidien. Là-bas, je revenais souvent avec une bonne quantité de marchandise. J’avais l’impression d’être tranquille pour quelques jours, mais cela ne durait jamais. Très vite, je me faisais voler, manipuler, arnaquer. J’étais extrêmement vulnérable, naïve, incapable de poser des limites. Entourée presque exclusivement d’hommes, j’ai souvent eu le sentiment que beaucoup profitaient de moi. Au bout du compte, c’était toujours moi qui me retrouvais sans rien, en manque.

À cette époque, chaque matin commençait de la même manière. Je me réveillais déjà en manque. À peine avais-je calmé ce manque que, trois heures plus tard, il revenait déjà. Il fallait recommencer à consommer. Je m’injectais, je sniffais, puis je repartais aussitôt à la recherche de la prochaine dose. Toute ma vie était organisée autour de ça . Je ne vivais pas, je survivais, incapable de penser au lendemain.

Dans ce milieu, je ne me suis jamais liée d’amitié avec d’autres femmes. La jalousie, la méfiance, les rivalités et la dureté de ce monde rendaient toute relation presque impossible. Je n’étais entourée que d’hommes, et cela m’a rendue encore plus vulnérable.

Ce n’est qu’il y a 9 ans que j’ai commencé un traitement régulier à la méthadone. À partir de ce moment-là, j’ai arrêté complètement l’héroïne. On m’avait expliqué que, sous méthadone, si je reprenais de l’héroïne, je ne retrouverais plus les effets que je recherchais. Cette idée est restée ancrée en moi.

Je vais être complètement honnête. Si je pouvais reprendre de l’héroïne, une partie de moi ne dirait probablement pas non. maintenant je vis bien et pour moi je pourrais me permettre de temps en temps de prendre en récréatif mon compagnon, par contre n’y croit pas un instant, il n’aime pas que je sois sur psycho actif, mais moi ça me fait énormément de bien…Certaines envies ne disparaissent jamais totalement.

Aujourd’hui, je ne connais plus personne dans ce milieu. Je prends 100 mg de méthadone par jour et, il m’arrive de prendre 4 à 5 fois la dose. Et même là, presque rien, à peine quelques fourmillements. Mon corps est devenu extrêmement tolérant aux opioïdes. ..


Thalie a écrit

j’ai souvent eu le sentiment que beaucoup profitaient de moi. Au bout du compte, c’était toujours moi qui me retrouvais sans rien, en manque.

Merci pour le partage de ces moments

Moi je trouve que j'ai remarqué de patterns bien genrés dans les consos

Perso, je me suis toujours retrouvée plutôt à gérer pour éviter le manque, à anticiper, quitte à ne pas être complètement défoncée mais je préférais me laisser une trace pour le lendemain plutôt que de tout finir...

Et en effet à un moment j'étais avec quelqu'un qui en profitait, finalement il savait que j'arrivais à garder toujours un truc de coté et il me faisait du chantage émotionnel pour ne pas le laisser en plan (quitte à me laisser en plan aussi !)
Bref compliqué je trouve de ne pas gérer que pour soi, surtout quand on a des façons différentes de la faire ! Et quand des relations abusives s'en mêlent, ça m'a bien abîmée...

Après j'avoue, je n'ai pas passé si longtemps en étant dépendante et sans traitement (j'ai consommé des opiacés de façon occasionnelle pendant dix/quinze ans, puis il y a eu un an où j'ai consommé de plus en plus régulièrement jusqu'à consommer tous les jours pour ne pas être en manque, mais déjà à ce moment je cherchais des solutions pour ne pas être en manque –heureusement qu'à l'époque il y avait moins d'attention sur la prescription de tramadol– et là j'ai décidé de demander une prescription ; moi je vivais en camion, au RSA, mais je bougeais beaucoup, c'est pour cela que j'avais insisté jusqu'à avoir du Dicodin qu'à ce moment là n'était pas sous ordo sécurisée, ce qui me laissait plus de marge de manoeuvre).

Mais tout ça ce n'était pas de la gestion en mode je suis la reine du pétrole, plutôt je flippais à mort d'être vraiment en chien, je mettais tout en place pour ne pas ressentir des effets hardcore, je m'aidais aussi avec les médocs que je pouvais récupérer (j'ai fait les poubelles devant les pharmacies à un moment, les containers de médocs à la dechette...).

Car ça m'était arrivé malgré tout https://www.psychoactif.org/blogs/Foutu … html#b6429

Mais le fait de ne pas vivre le manque comme une fatalité, comme une punition divine, c'était aussi grâce aux réflexions sur PA, au fait qu'on pouvait envisager les choses autrement que par le biais de la culpabisation et la volonté de ne pas me faire écraser par les stéréotypes sur le "tox" voué à la déchéance.

Grâce à tout ça, malgré les galères, les conditions de vie précaires, j'ai pu garder la tête haute, assumer les choix de défonce...et tout cela n'aurait pas été possible sans psychoactif :)

Sinon quoi dire, les abus de domination de genre sont une réalité dans toutes les couches de la société mais dans des situations de précarité, je trouve qu'ils peuvent être encore plus execerbés...on en paye double, voire triple, quand les oppressions se croisent mur

Je suis contente pour toi si aujourd'hui tu as trouvé une stabilité qui te fait du bien...


#9
Mynight
Psycho junior France
01 août 2026 à 07:37

LOxyCestLaVie a écrit

Quelle histoire !

La seule chose que je peux dire, c'est qu'une personne qui n'a jamais connu un manque, ne pourra jamais savoir ce que ça fait. Pour ça que certaines personnes renne ça à la legere.

En tout cas, je ne sais pas trop quoi te dire à part du dégout pour ses 3 personnes. Le raciste c'est tellement moche sad

Effectivement. Quelqu'un qui ne connaît rien au manque, qui ne l'a pas vécu, dans son corps et dans sa tête, ne peut, par essence, pas comprendre ce Mal.

Je touche dix fois du bois (je suis superstitieuse:lol:), je n'ai connu que le début du manque, et encore, il ne s'agissait que du manque de Tramadol.
Il s'agit d’un opioïde de synthèse, mais d’un opioïde tout de même.
Et je pense qu'au vu des doses que je prenais quotidiennement depuis un bon bout de temps déjà, à cette époque, je ne souhaite pas ça à mon pire ennemi (quoique je n'ai pas d'ennemis, enfin je crois!:witch:)
Bref, personne ne devrait avoir à vivre cet enfer sur Terre.

Et cette agression. Atroce. Insupportable. Innommable.
Encore une fois, comme je te l'ai écrit dans mon "champignon vert"smile


#10
Thalie
Nouveau membre France
01 août 2026 à 15:58
Merci à tous pour vos messages ♥️
Il y a un moment où on ne sait plus à qui faire confiance.
Mais depuis que je suis sur la plate-forme de PA, tout le monde est bienveillant et personne ne me juge ça compte beaucoup pour moi
Merci encore d’être là

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