
Si je devais dire les choses avec les mots de Winnicott, je dirais que mon histoire est celle d’un défaut précoce de holding, compensé tardivement par la rencontre d’une figure suffisamment bonne.
Je n’ai pas grandi sous le signe de la violence physique. Mon père ne m’a frappée qu’une seule fois dans toute ma vie. C’était le jour où, enfant, j’ai insulté la femme avec laquelle il était parti, celle avec qui il avait trompé ma mère. Cette gifle, isolée, n’a pas été ce qui a construit mon histoire. Ce qui l’a profondément marquée relève d’une violence plus silencieuse : une manipulation psychique prolongée, subtile, parfois difficile à nommer. Une violence sans coups, mais avec des conséquences profondes.
Ce père, je l’ai idéalisé. Longtemps. Peut-être trop longtemps.
Son abandon a laissé une empreinte dans mon monde intérieur. Une grande partie de ma vie s’est organisée autour de cette absence, dans une tentative inconsciente de préserver un lien là où il n’y avait plus de véritable présence. Cette idéalisation m’a empêchée de voir, puis de comprendre, combien cette relation était traversée par le clivage, la confusion et une forme de séduction psychique invisible.
Dans ce contexte, ma mère n’a jamais pu apparaître à mes yeux comme une mère suffisamment bonne. Non pas parce qu’elle ne l’était pas, mais parce que mon monde interne était envahi par le conflit parental et par la loyauté inconsciente que je portais envers mon père.
Lorsqu’elle prononçait son nom, je pouvais entrer dans des crises de colère. Je la rejetais. Je la menaçais. Ce n’était pas une haine véritable : c’était une réaction défensive face à quelque chose qui venait bouleverser un équilibre psychique déjà fragile. J’étais prise dans une emprise. Et dans l’emprise, il reste peu de place pour la douceur.
Pendant près de trente ans, ma mère et moi n’avons pas réussi à nous rencontrer réellement. Aujourd’hui seulement, lentement, avec prudence, nous réparons non pas le passé — car il ne peut pas être effacé — mais le lien. Ce qui n’a pas pu se dire autrefois cherche enfin un chemin pour exister.
X je l’ai rencontré il y a neuf ans. Bien avant ma prise de conscience. À cette époque, je ne savais pas encore ce qu’il représentait pour moi. Winnicott aurait peut-être dit que j’ai rencontré en lui un environnement suffisamment bon avant même d’avoir conscience de mon besoin de holding.
Il a été là, constant, présent, sans jamais m’envahir. Il n’a pas cherché à me réparer. Il a simplement offert un espace dans lequel je pouvais, un jour, avoir envie de me reconstruire.
Il a incarné cette fonction contenante : celle qui accueille sans étouffer, qui soutient sans contrôler. Il a été à la fois un compagnon, un ami, un amour et une présence sécurisante. Avec lui, j’ai pu commencer à déposer certaines défenses, à regarder mes répétitions, à comprendre ces forces contraires qui m’attachaient encore à un passé non élaboré.
La prise de conscience en vacances chez mon père a marqué un tournant. Là, quelque chose s’est éclairé. J’ai compris que ce que je répétais n’était pas une fatalité, mais une tentative ancienne de réparer une blessure profonde.
À partir de là, la sobriété est devenue possible. Non pas comme un simple acte de volonté, mais comme une reprise de possession de moi-même, une reconquête de mon propre self.
À cinquante ans, je peux dire que je vis davantage dans un espace vrai.
Je ne suis plus uniquement dirigée par mes blessures. J’habite enfin une continuité d’existence.
Et si la vie ne m’a pas offert, au commencement, un environnement suffisamment bon, j’ai aujourd’hui la capacité de reconnaître ceux qui m’ont permis, peu à peu, de le devenir pour moi-même.
Tali & la complicité de l’IA