
Chapitre VI
La violence est devenue peu à peu une présence permanente dans ma vie avec « Jo »
Au début, je ne l’ai pas appelée violence. Je crois même que je cherchais encore à donner un sens à ce qui m’arrivait. Quand on a connu l’instabilité, le manque, les nuits dehors et l’impression de ne compter pour personne, une personne qui arrive avec des promesses, un toit et une apparente attention peut facilement être confondue avec un sauveur.
Mais très vite, quelque chose a basculé.
Ce qui ressemblait à de la protection s’est transformé en contrôle. Puis le contrôle a pris toute la place.« Jo »voulait savoir où j’étais, avec qui je parlais, combien de temps je restais quelque part. Il observait chacun de mes faits et gestes comme si mon existence lui appartenait. Comme si mon corps et mes déplacements devaient lui revenir de droit.
Je n’avais plus vraiment de liberté.Même les choses les plus simples devenaient compliquées. Parler trop longtemps, créer un lien, échanger avec quelqu’un de manière un peu trop libre pouvait devenir un problème. Tout pouvait être interprété. Tout pouvait être retourné contre moi.
Peu à peu, il ne s’est pas contenté de contrôler mes mouvements. Il a commencé à contrôler ce que je devais faire pour lui rapporter de l’argent encore et toujours plus...
C’est lui qui m’a imposé la prostitution.Il me demandait de sortir, de rencontrer des clients, de ramener de l’argent. Ce n’était pas présenté comme un choix. C’était présenté comme une obligation dans le cadre de la vie qu’il avait organisée autour de moi.
Je n’avais pas la possibilité de dire non.
Plus je dépendais de lui, plus il décidait de ce que je devais faire.Je n’étais plus dans une vie où je faisais des choix.
J’étais dans une vie où j’exécutais.
À cette période, je me prostituais donc sous sa contrainte, dans une forme d’emprise où tout était lié : la peur, la dépendance, la drogue, et sa domination.
Au début, j’ai essayé de donner un sens à ce que je vivais. De tenir. De séparer ce qui m’appartenait encore de ce qui m’était imposé. Mais très vite, les frontières ont disparu.Mon corps est devenu un outil de survie, mais aussi un terrain de contrôle.
Et tenir, à force, finit par user.
Petit à petit, j’ai senti que je disparaissais.
Je ne me reconnaissais plus complètement. Mon corps était là, mais une partie de moi semblait s’être éloignée, comme si je regardais ma propre vie de l’extérieur.
C’est dans cette période que la
cocaïne a repris une place énorme.
Au début, ce n’était pas un plaisir. Ce n’était pas un choix. C’était une manière de continuer à fonctionner dans un système qui ne laissait aucun repos.
La cocaïne me permettait de tenir les journées, les nuits , les exigences, les sorties imposées, et cette vie qui ne s’arrêtait jamais.
Elle me donnait l’illusion d’être plus forte.Pendant quelques jours, je ne sentais plus la fatigue, ni la peur, ni l’effondrement intérieur.
Mais ce n’était qu’un équilibre artificiel.
Après la montée venait la chute.
Une chute brutale.
Je me sentais vidée, instable, incapable de me poser. Mon corps ne suivait plus. Mon sommeil se désorganisait complètement. Je ne récupérais plus rien.
Très vite, la
cocaïne a commencé à me détruire.
Mon corps s’est abîmé. Mon visage a changé. Mon regard aussi.
Pourtant, il restait en moi quelque chose de ma mère. Une beauté naturelle, discrète, presque silencieuse. Une manière d’exister sans effort. Même dans la dégradation, quelque chose persistait.
Mais cette lumière devenait de plus en plus fragile.
À force de consommer, ma cloison nasale s’est perforée.
Je me souviens que rien n’était brutal au début. C’était lent. Progressif. Une accumulation. Une dégradation par petites touches, presque imperceptibles au jour le jour, mais évidentes avec le recul.
Mon corps portait ce que je ne pouvais plus dire.
Un jour, pour mon anniversaire, « Jo » m’a offert des bagues en or avec de jolies pierres (en saphir bleu)
Pendant un instant, cela aurait pu ressembler à un geste attentionné.
Mais immédiatement, j’ai ressenti un décalage profond.
Je savais d’où venait cet argent.
Je savais ce que cela signifiait.
Ces bagues n’étaient pas un cadeau. Elles étaient le produit direct de ce que je faisais sous sa contrainte. Elles étaient liées à cette vie où je devais me prostituer pour répondre à ses exigences financières.
Je les ai regardées et une colère ancienne est montée en moi.
Une colère longtemps retenue.
Alors j’ai dit :
— Tu sais très bien que c’est avec mon argent que tu les as achetées.
Le silence qui a suivi a été plus lourd que n’importe quelle réponse.Son visage s’est immédiatement transformé.
Il n’a pas parlé.
Il a frappé.
Le coup a été si rapide que je n’ai pas eu le temps de reculer. J’ai chuté au sol.
À cet instant, quelque chose s’est figé en moi.
Ce n’était pas seulement la douleur.
C’était la certitude que ma parole n’avait aucune place. Que nommer la réalité déclenchait la violence. Que dire la vérité m’exposait immédiatement à la punition.
Ma voix n’était pas autorisée.
Après plusieurs années passées à Bruxelles, j’ai atteint une limite.
Je ne savais pas encore comment sortir de cette vie, mais je savais que je ne pouvais plus rester.
La ville entière était devenue associée à cette période.
Chaque rue contenait un fragment de mon histoire. Chaque endroit pouvait faire remonter une scène, une sensation, une peur.
Bruxelles n’était plus une ville.
C’était un espace de survie.
Alors je suis partie.
Sans certitude.
Sans plan.
Simplement parce que rester n’était plus possible ...