

Je reprends ce que j'ai écrit dans ma présentation ... car impression d'être seule au monde a être dans mon cas
Du coup j'ai honte notamment par rapport à vous tous sur le site et globalement par rapport à tout le monde
Donc
Pseudo Sixtine.
42 ans.
Diplôme d'ingénieur telecom
Diplome marketing HEC
Job high level flirtant avec les sommets d'une très grosse boite.
4 enfants merveilleux (rien que ça)
Un mari qui est toujours la (oui ça existe)
Et... tout le reste. L'appartement sublime, les 42 paires de Louboutin, le dernier hit-bag, ok j'arrête.
Ah! J'ai oublié de dire, pour bien enfoncer le couteau dans la plaie de n'avoir aucun petit souci qui pourrait justifier que je suis une merde, je suis très jolie. Enfin j'étais très jolie maintenant j'ai 42 ans donc on s'en fout je suis vieille donc ça se voit plus, mais j'ai fait des photos et une pub.
J'espère que vous ne prenez pas cette description comme quelque chose pour me vanter ou vous expliquer que je suis fantastique
Car c'est tout le contraire !!!! je vais vous expliquer que je suis une merde, car j'ai tout pour être heureuse et que ......
.... je suis droguee (coke) jusqu'à la moelle épinière
Et Alcoolique jusqu'à mes ongles rouge-noir de Chanel
Je n'ose vous donner mes quantités quotidiennes tellement j'ai honte. En deux mots : énorme quantité de chaque produit chaque jour.
Enfin vu ma dernière question il faudra peut-être que je vous le dise ...
3 cures de désintoxication dans les poches
Jusqu'à 34 médocs différents à prendre chaque jour (dont l'épisode 22 baclofene)
Et... toujours pareil
Je me sens seul
Et j'ai honte car pas de drame pour me justifier
Jai de la volonté, sinon je n'aurais jamais été première de mes promos et je n'arriverais jamais à tenir un job comme le mien…
Alors ce n'est pas un manque de volonté.
Alors c'est quoi ?
Et pour parler de la RDR j'aimerais savoir si cette consommation quotidienne et très élevée risque de me tuer - et tant qu'à faire si oui, dans combien de temps ?
Jamais osé parler sur un forum .......
1) Violence symbolique
Puisqu'elle a réussi socialement, elle croit qu'elle devrait logiquement pouvoir "réussir" à contrôler sa consommation. Comme elle n'y arrive pas, elle ne remet pas en cause le dogme de la volonté (qui est faux dans le cadre de l’addiction), mais elle se remet en cause elle-même. Le système de valeurs qui l'a hissée au sommet se retourne ici contre elle pour l'écraser.
Tout ce que constitue la réussite sociale de Sixtine (diplômes, argent, beauté) se transforme en symbole de torture mentale. Son statut social vient alors se placer comme facteur aggravant de son mal-être ; elle qui a tout réussi et qui a associé l’addiction avec le malheur, les traumatismes et la précarité, ne comprend pas pourquoi sa volonté seule ne suffit pas à contrôler sa consommation.
Elle incarne l'adhésion aux normes du champ dominant : performance, maîtrise de soi, excellence...
Ce que Sixtine fait au travers de son texte, légitimer qu'elle "est une merde" parce qu'elle a réussi dans la société mais se drogue quand même, c'est ce que l'on appelle la violence symbolique. Elle a accepté le discours dominant ("les drogues c'est pas bien et si tu en prends tu es une merde") et se l'applique à elle-même.
Et même plus que se l'appliquer à elle-même, elle transforme une contradiction structurelle ("tu ne peux pas réussir ta vie si tu te drogues") en faute personnelle. C'est cela même qui vient caractériser la violence symbolique dans son texte.
Le principe de volonté qui a régi tous ses concours, entretiens professionnels et globalement sa réussite personnelle échoue dans le cadre de sa dépendance. Cependant, elle ne remet pas en cause le principe mais elle se disqualifie elle-même.
Il serait excessif d'affirmer qu'il s'agit d'un cas de violence symbolique "textbook", un cas "pur". Mais cela dit son discours illustre clairement :
L'intériorisation des normes dominantes (de performance, de maîtrise de soi, de volonté)
La rationalisation de l'idéologie méritocratique ("quand on veut, on peut")
Concrètement, la société loue sa performance sociale, mais condamne ce qui lui permet d'y arriver et de le maintenir. Ce texte montre comment une personne socialement dominante peut être dominée par les mêmes catégories qui ont produit sa réussite.
2) La dichotomie façade versus vie privée
Ici, Sixtine nous parle de son sentiment de solitude, notamment parce qu'elle a l'impression qu'il n'y a personne d'autre dans son cas. Et c'est ici une des conséquence de la stigmatisation des personnes utilisatrices de drogues. Lorsqu'on est stigmatisés, ou que l'on anticipe la stigmatisation, alors l'un des premier reflexes c'est de se cacher pour éviter la stigmatisation.
C'est ce que l'équipe de psychoactif a appelé la "stigmatisation sociale anticipée".
Donc ce que Sixtine ne sait pas, c'est que des gens comme elle, il y en a partout. Des PUD qui ont des jobs "flirtant avec les sommets", ça existe. Sauf qu'ils sont aussi obligés de se cacher, comme elle le fait, et le coming-out est tout aussi difficile que pour n'importe qui d'autre.
Lorsqu'on est obligés de se cacher, on peut ressentir un sentiment d'imposture ; comme si on mentait sur la personne que nous sommes. Ce sentiment de mentir peut croître et donner lieu à toute l'auto-stigmatisation palpable de ce texte.
3) Etouffement du témoignage ("testimonial smothering")
Le concept de l'étouffement du témoignage est ici central. C'est une forme d'injustice où le locuteur se tait ou s'autocensure car il anticipe que son auditoire ne le croira pas ou le jugera mal - ici, Sixtine a réussi sa vie sociale, elle ne se trouve donc pas légitime à raconter ses souffrances parce qu'elles rentrent en contradiction directe avec ses croyances, et celles de la société.
Sixtine dit : "Jamais osé parler sur un forum", "J'ai honte notamment par rapport à vous tous". Elle s'auto-baillonne parce qu'elle pense que son témoignage n'est pas "recevable". En fait il y a une sorte d'absence de narratif qui est accepté : La société accepte le récit du "drogué malheureux" ou de "l'alcoolique traumatisé". Elle n'a pas de récit pré-approuvé pour la "mère de famille parfaite qui sort d'HEC et est cocaïnomane".
Elle anticipe le rejet ("vous allez croire que je me vante", "je n'ai pas de drame pour me justifier"). Elle pratique donc une auto-censure préventive. Elle a failli ne jamais poster ce message car elle pense occuper une place indue dans l'espace de la souffrance.
4) Mythe de la volonté
Sixtine parle de la volonté, elle nous dit qu'elle en a énormément ! Eh bien oui, sinon, elle n'aurait jamais majoré sa promo et obtenu le travail qu'elle a. Mais malgré sa volonté de fer, elle n'arrive pas à contrôler sa consommation comme elle l'entend, et remet donc cela en question
"Alors ce n'est pas un manque de volonté. Alors c'est quoi ?"
Son récit semble indiquer qu’elle interprète son expérience principalement à travers le prisme de la volonté. C'est aussi une question de contexte, et tant que ce dernier reste le même (4 enfants à gérer, une vie socio-professionnelle visiblement étoffée, les heures de travail etc...) probablement peu de changement est à prévoir. En fait, Sixtine utilise le mauvais outil pour essayer de contrôler son addiction; ce n'est pas la volonté seule ici qui lui permettra de retrouver du pouvoir d'agir dans sa dépendance.
Malheureusement, le processus de stigmatisation des personnes usagères de drogues rend la vision dans sa globalité difficile, et, dépassée par ces sentiments forts d'auto-stigmatisation, Sixtine est empêchée de voir que ce n'est pas le produit en lui-même qui est la cause de sa dépendance, mais plutôt son utilisation.
Il est possible que sa consommation remplisse une fonction de carburant de sa réussite sociale (utiliser la coke pour maintenir ses fonctions (professionnelles, de mère de 4 enfants...)).
Sa volonté est donc intacte, mais elle est entièrement mobilisée pour maintenir le masque social ce qui épuise psychologiquement et rend l'arrêt impossible sans l'effondrement de cette structure. Je pense que Sixtine ne se bat pas contre le produit à proprement parler, mais elle se bat contre la nécessité de tenir le coup.
Et tant que cette fonction n'est pas comprise et acceptée, il semble compliqué de pouvoir agir dessus. C'est en cela qu'il me semble important d'essayer de comprendre les fonctions que peuvent remplir les drogues.
5) La boucle
Pour conclure, il ne faut pas voir ce récit comme une ligne droite mais plutôt comme un "cercle vicieux" qui suit :
-L'injonction : la pression sociale exige la perfection.
-L'outil ; cette consommation sert à tenir cette perfection (c'est la fonction de la coke pour elle)
-La façade : la réussite est maintenue, mais au prix d'une "vie secrète".
-La honte : le décalage créé un sentiment d'imposture et de honte intense - c'est le processus d'auto-stigmatisation.
-Le silence (via la stigmatisation sociale anticipée) : la honte l'empêche de demander de l'aide (montré ici par l'étouffement du témoignage).
-L'isolement : seule face à sa douleur, sa consommation devient le seul refuge. Et la boucle est bouclée.
Ce que Sixtine est venue faire ici, témoigner de son vécu, est probablement la première étape pour essayer de retrouver du pouvoir d'agir. Confronter son vécu et le faire valider par d'autres membres qui connaissent ce qu'elle vie sur le topic qui sont venus témoigner lui offre une aide précieuse que jusqu'alors elle n'avait trouvé nulle part ailleurs. C'est d'ailleurs en ce sens que les forums d'auto-support sont précieux ; parce qu'ils permettent, entre autres, de désinvisibiliser des contextes complexes qui peuvent sembler uniques.
Sixtine n'est pas seule.
Hors ligne

Hors ligne