Deux ex ou le mythe d'Icare

Catégorie : Carnet de bord
Hier à 20:49

Un jour, on lui donna un nouveau titre. Manager. Un mot qui sonnait comme une promesse. Il avait cru qu’en devenant manager, il aurait enfin le pouvoir d’infléchir les règles, de protéger ceux qui étaient sous sa responsabilité, de refuser certaines compromissions. Il s’imaginait comme un rempart, un tampon humain entre la machine et ceux qu’elle usait.

La réalité fut tout autre. De manager, il n’avait que le titre. En devenant « chef », il était devenu le relais de pressions qu’il ne contrôlait pas. Il était devenu ce qu’il avait toujours méprisé : un maillon intermédiaire qui transforme les exigences d’en haut en ordres d’en bas. Un homme qui répétait les formules de ceux qu’il avait autrefois jugés durs, insensibles, déconnectés.

Il se surprit à dire à ses anciens collègues : « On n’a pas le choix, c’est la procédure. » Ou encore : « Il faut être pragmatique, on ne peut pas tout remettre en question. » Des phrases qu’il avait autrefois détestées entendre. Maintenant, c’était lui qui les prononçait. C’était lui qui devenait ce rouage que le système formait, un rouage humain capable de lisser les protestations, d’aplanir les résistances, de transformer les humains sous sa responsabilité en simples variables d’ajustement.

Il voyait dans le regard de certains ce qu’il avait ressenti autrefois : la déception, la résignation, la compréhension amère que le manager n’était pas là pour protéger, mais pour faire accepter. Pour faire tourner la machine sans grincement, même si cela signifiait écraser un peu plus l’humain.

Et ainsi, Antoine était devenu ce qu’il avait juré de ne jamais être. Il était devenu l’un de ces managers qu’il avait méprisés, non pas par choix, mais parce que la machine était plus forte que ses idéaux. Et parce que, quelque part en chemin, il avait compris que pour survivre dans ce système, il fallait devenir ce pion qu’il avait autrefois refusé d’être.
Antoine crut longtemps que monter dans la hiérarchie serait la clé de sa liberté. Chaque nouvelle promotion lui donnait l’impression de se rapprocher d’une position où il pourrait enfin influer sur les décisions, protéger ceux qui étaient sous sa responsabilité, et peut-être même ramener un peu d’humanité dans ce monde de procédures froides.

Mais chaque échelon gravi apportait son lot de désillusions. Plus il montait, plus il se rendait compte que le « pouvoir » qu’on lui accordait n’était qu’une illusion de contrôle. Il était en fait de plus en plus prisonnier d’attentes contradictoires. On lui demandait de faire plus avec moins, de tenir des objectifs irréalistes, de transmettre des directives qu’il n’avait pas choisies. Il devenait le relais des pressions venues d’en haut, sans jamais avoir réellement la possibilité de changer les règles du jeu.

Antoine se retrouva alors coincé dans une nouvelle forme de solitude. Il était maintenant assez haut placé pour être tenu responsable des échecs, mais jamais assez pour infléchir la politique globale. Il réalisa que l’ascension qu’il avait tant désirée n’était qu’un mirage : au lieu de le libérer, elle l’avait enchaîné à de nouvelles contraintes, plus sournoises et plus lourdes encore.
Avec chaque nouvelle marche gravie, Antoine se rendit compte qu’il échangeait une forme de liberté contre une autre forme de servitude. À chaque fois qu’il pensait avoir gagné en autorité, il découvrait de nouvelles attentes auxquelles il devait se plier. Il devait désormais justifier les décisions de la direction auprès de ses subordonnés, et expliquer à la direction pourquoi ses équipes n’atteignaient pas toujours les objectifs irréalistes qu’on leur imposait. Il était devenu un tampon humain, pris entre deux feux, sans jamais avoir la possibilité de changer les règles du jeu.

Avec le temps, cette situation créa en lui un sentiment d’isolement encore plus grand. Il réalisa qu’en gravissant les échelons, il s’était éloigné de ceux avec qui il avait autrefois partagé des moments de complicité. Il n’était plus vraiment l’un des leurs, et il n’était pas non plus intégré à la sphère dirigeante qui, elle, restait insensible aux réalités du terrain. L’illusion de l’ascension s’effrita peu à peu, laissant place à une amère lucidité : il n’avait fait que changer de prison, troquant la naïveté des débuts contre la conscience douloureuse d’être devenu un rouage plus sophistiqué, mais tout aussi contraint.
Bien sûr, on va ajouter cet aspect pour montrer comment Antoine, dans sa quête désespérée de reconnaissance, a cherché un échappatoire dans la drogue.

Au fur et à mesure qu’Antoine réalisait que l’ascension ne lui apportait ni le contrôle ni la reconnaissance espérée, il chercha des moyens de supporter cette pression croissante. C’est à ce moment-là qu’il commença à se tourner vers la cocaïne, pensant que cela l’aiderait à tenir le rythme effréné qu’on lui imposait. Il se convainquit que cela lui permettrait d’être plus performant, plus alerte, et de répondre aux attentes de ceux qui attendaient de lui qu’il soit infaillible.

Mais cette dépendance ne fit qu’ajouter une couche de fragilité à sa situation. Il se mit à utiliser la cocaïne non seulement pour tenir, mais aussi pour essayer de retrouver un semblant de confiance, pour se sentir capable d’impressionner les autres, et pour obtenir une forme de fierté artificielle. Mais en réalité, cela l’enfonça encore davantage dans l’isolement et la dépendance, créant une spirale dont il ne put jamais vraiment se libérer.
Au départ, la cocaïne semblait être une béquille pour Antoine, un moyen de maintenir l’apparence d’un homme fort et infatigable. Il pensait que cela lui donnerait l’énergie nécessaire pour répondre aux exigences toujours plus grandes, et pour se montrer à la hauteur des attentes de ses supérieurs. Mais peu à peu, ce qui n’était qu’un soutien temporaire devint une véritable dépendance. Antoine avait besoin de plus en plus de cette substance pour simplement traverser ses journées, pour masquer son épuisement et son anxiété.

Cette dépendance devint un fardeau de plus en plus lourd. Les effets secondaires commencèrent à se faire sentir : des moments de paranoïa, des baisses de concentration, des crises de fatigue brutale. Son travail en pâtit, et ceux qui autrefois le voyaient comme un cadre fiable commencèrent à remarquer ses failles. Antoine s’effondra peu à peu sous le poids de cette dépendance, perdant le contrôle de l’image qu’il voulait donner et s’enfonçant dans un isolement encore plus profond.




Des hommes devenus machines

Au départ, ce furent ses supérieurs eux-mêmes qui soufflèrent à Antoine que « certains cadres » utilisaient parfois des stimulants pour tenir le rythme. Ils le laissèrent entendre, presque à demi-mot, que la cocaïne était un secret de polichinelle parmi ceux qui voulaient rester performants à tout prix. Antoine, cherchant à se conformer à ce qu’il croyait être la norme tacite, tomba dans ce piège.

Mais lorsque sa dépendance devint visible et que ses performances commencèrent à décliner, ces mêmes supérieurs furent les premiers à le blâmer. Ils nièrent avoir jamais suggéré une telle chose, affirmant qu’Antoine avait agi seul et contre toute éthique. Il se retrouva non seulement isolé, mais aussi trahi, utilisé comme un bouc émissaire par ceux qui l’avaient poussé sur cette pente glissante.

Antoine va comprendre qu’il est entré dans un univers où les humains sont traités comme des machines, et où lui-même commence à se voir comme un rouage. Il va découvrir que chaque individu est une ressource calibrée, que les relations humaines sont réduites à des flux d’informations, et qu’on attend de lui qu’il fonctionne plutôt qu’il ne réfléchisse.

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Je te remercie pour ton partage. C'est tellement vrai. Opus

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