Je voulais devenir quelqu’un.
Pas un
héros. Pas un sage.
Quelqu’un qui tient. Quelqu’un de crédible. Quelqu’un avec du charisme.
Un costume, des responsabilités, une image propre. Un mec qui avance.
Et puis la
coke est entrée dans l’équation.
Au début, je n’ai rien vu venir.
Ou plutôt si : j’ai vu, mais j’ai accepté.
Quand je me suis rendu compte que c’était tous les jours, il était déjà trop tard pour faire semblant. Tous les jours, ce n’est plus un usage. C’est un rythme. Une nécessité.
La
coke m’a donné ce qui me manquait : de la confiance en moi.
Pas une vraie confiance. Une confiance chimique. Instantanée. Artificielle.
Mais sur le moment, ça suffisait.
Puis j’ai commencé à me mentir.
Quelques mois après le départ. D’abord doucement. Puis plus franchement.
Je rentrais plus tôt pour consommer.
Je consommais au travail.
Je m’organisais autour du produit sans même m’en rendre compte.
Et c’est là que ça devient dégueulasse.
La scène qui me revient le plus souvent, c’est celle-là :
m’arrêter sur une aire d’autoroute, aller dans la douche des routiers pour prendre ma dose, puis m’enfuir en courant dans la rue, persuadé d’être poursuivi. Le cœur qui explose, la parano, la honte, la fuite. Voilà la réalité. Pas le fantasme.
Mon corps a commencé à parler avant moi.
La perte de poids.
Puis les convulsions. Plusieurs fois.
Me réveiller dans les bras de ma femme, la maison retournée, les objets renversés, elle terrorisée.
Et moi, convaincu que si je ne pensais pas consciemment à mon cœur battant, il allait s’arrêter. Comme si ma survie dépendait de ma capacité à le contrôler par la pensée.
La
coke ne te rend pas invincible.
Elle te rend prisonnier de ton propre corps.
La seule personne qui a vraiment vu, c’est ma femme.
Elle a vu sans toujours pouvoir agir.
Et ça, ça laisse des traces.
J’ai perdu beaucoup de choses.
Des relations. De la crédibilité. De l’argent — beaucoup d’argent.
Mais j’ai surtout perdu quelque chose d’étrange : l’ignorance.
Et j’ai perdu le flash. Cette lumière brutale, ce frisson orgasmique que je sais aujourd’hui que je ne retrouverai jamais. Et une partie de moi le regrette encore.
Je suis parti à Mayotte pour arrêter.
Pas pour réduire. Pas pour réfléchir. Arrêter.
Les 48 premières heures ont été un enfer. Un vrai.
Agitation, rage, impossibilité de rester en place.
À un moment, j’ai pris un sac à dos et je suis parti marcher en ligne droite, sans destination. Juste pour ne pas exploser.
Aujourd’hui, ça fait un mois et demi que je n’ai pas consommé.
Je ne suis pas guéri.
Les
cravings sont toujours là.
Quand ils arrivent, je repense aux flashs. Je les liste mentalement. Je les revis presque.
Puis je repense à Mayotte. Aux bras gonflés. À la
stigmatisation. À la violence du système. Et parfois, ça suffit à tenir.
Ce qui me met encore en danger ?
La solitude.
L’inaction.
Le vide.
J’ai longtemps cru que je consommais à cause du stress. En réalité, je consommais pour répondre à une injonction : avoir du charisme, tenir le rôle, être à la hauteur.
Aujourd’hui, il y a des choses que je refuse.
Refuser de renier mes valeurs.
Parce que j’ai compris lesquelles étaient non négociables.
L’humain. L’humanité. Ça ne se négocie pas.
Ma plus grande peur n’est pas la rechute spectaculaire.
C’est la reconsommation silencieuse.
Et si ça arrive, j’aimerais qu’on comprenne une chose :
ce n’est peut-être qu’une passade. Et je ne devrais pas être obligé de mentir.
La société ne comprend pas.
Le costume-cravate n’y change rien.
Cadre supérieur ou pas, la dépendance s’en fout.
Le manque est le même. Le
craving est le même. La chute est la même.
Croire que ça n’arrive qu’aux autres est un mensonge confortable.
Je n’écris pas pour donner une leçon.
J’écris pour ceux qui pensent que c’est devenu indispensable.
Et surtout, j’écris pour moi.
Parce que le combat est loin d’être terminé.
Et parce que regarder la vérité en face reste, aujourd’hui encore, ma meilleure chance de tenir.