Lorsque j’ai écrit Une vie volée, je pensais avoir raconté l’essentiel de mon histoire.
J’avais parlé de la drogue, de mes errances, de mes chutes, de mes combats et de mes renaissances. Mais en refermant ce livre, je savais qu’il manquait quelque chose.
Une partie de ma vie était restée enfermée dans le silence.
Je n’avais pas oublié ces histoires.
Je les avais volontairement laissées de côté.
À l’époque, je voulais protéger certaines personnes.
Malgré tout ce qu’elles m’avaient fait vivre, je continuais à porter leur silence. Je pensais que certaines vérités n’avaient peut-être pas besoin d’être racontées.
Avec les années, j’ai compris que ce silence ne protégeait pas les victimes.
Il protégeait ceux qui avaient fait du mal.
Alors j’ai décidé de reprendre la plume.
Non pas pour régler des comptes.
Non pas pour provoquer.
Mais parce qu’il arrive un moment où raconter la vérité devient une nécessité.
Les Silences d’une vie volée n’est pas une suite de Une vie volée.
C’est l’autre moitié de mon histoire.
Celle que je n’avais jamais eu la force d’écrire.
Ces pages parlent de violence, d’emprise, de peur, de honte, de dépendance et de survie.
Si elles existent aujourd’hui, c’est parce que je refuse que ces silences m’accompagnent jusqu’à la fin de ma vie.
La voiture des gendarmes
J’avais dix-sept ans.
À cette époque, je passais beaucoup de temps à Bruxelles. Je traînais autour de la Grand-Place, de la gare du Nord et dans tous ces endroits où l’on trouvait facilement de l’héroïne. Les journées se ressemblaient. Je marchais sans vraiment savoir où j’allais. Je cherchais ma prochaine consommation, ou simplement une façon de faire passer le temps.
Il était déjà tard.
Les rues commençaient à se vider. Les vitrines s’éteignaient une à une et l’air devenait plus frais.
Soudain, une Golf de gendarmerie s’est arrêtée à ma hauteur.
Quatre gendarmes étaient à l’intérieur.
L’un d’eux est descendu et m’a demandé ma carte d’identité.
Je la lui ai donnée.
Il l’a regardée quelques secondes avant de relever les yeux vers moi.
— Vous habitez à Woluwe-Saint-Pierre ?
J’ai répondu oui.
— Qu’est-ce que vous faites ici à une heure pareille ? Vous êtes mineure. Il n’y a bientôt plus de métro ni de bus.
J’ai haussé les épaules.
Je leur ai répondu que je me promenais et que j’avais le droit d’être là.
Ils ont échangé quelques regards.
Puis l’un d’eux m’a dit :
— Montez. On va vous raccompagner chez vous.
Je n’ai pas hésité.
Pourquoi aurais-je eu peur ?
Ils étaient gendarmes.
Depuis qu’on est enfant, on nous apprend qu’un uniforme est là pour protéger.
Je suis montée à l’arrière de la voiture.
Pendant le trajet, personne ne parlait beaucoup.
Je regardais les rues défiler derrière la vitre.
Je pensais simplement que j’allais rentrer chez moi.
Lorsque nous sommes arrivés près du parc de Tervuren, une deuxième Golf de gendarmerie est arrivée.
Deux autres gendarmes en sont descendus.
Ils étaient maintenant six.
Je ne comprenais pas pourquoi.
L’un d’eux m’a demandé de sortir.
Je les ai suivis.
Nous avons marché jusqu’à un endroit plus isolé, dans le parc de la Woluwe.
Il faisait sombre.
Il n’y avait presque personne.
Puis tout a changé.
Les mains ont commencé à se poser sur moi.
On me touchait.
On me pelotait.
Je leur répétais que je ne voulais pas.
Je leur demandais d’arrêter.
J’étais jeune.
J’étais sous l’effet de l’héroïne.
J’étais seule face à six hommes en uniforme.
Je ne savais pas comment me défendre.
Je ne savais même pas si j’en avais le droit.
Le temps semblait ne plus avancer.
Je voulais seulement que cela s’arrête.
Puis, comme si rien ne s’était passé, ils m’ont fait remonter dans la voiture.
Ils m’ont déposée devant chez moi.
Avant que je descende, l’un d’eux s’est retourné vers moi.
Il m’a dit :
— Ça reste entre nous.
Ils savaient que j’avais de l’héroïne sur moi.
Ils ne me l’ont pas prise.
Ils m’ont laissé repartir avec.
Le message était clair.
Si je me taisais, je n’aurais pas de problème.
Je pourrais rentrer chez moi.
Je pourrais consommer le lendemain.
Je n’ai rien dit.
À personne.
Ni à ma famille.
Ni à un médecin.
Ni à la police.
J’ai gardé ce souvenir enfermé pendant des décennies.
Le silence me semblait moins dangereux que l’idée de ne pas être crue.
Aujourd’hui encore, je revois cette voiture s’arrêter devant moi.
Je revois ces uniformes.
Et je repense à la confiance avec laquelle j’ai ouvert cette portière.
Je croyais monter dans une voiture qui allait me protéger.
Je ne savais pas que j’allais y laisser une part de mon innocence.
Ce soir-là, ce n’est pas seulement mon silence qui est né.
C’est aussi ma méfiance envers ceux qui étaient censés me protéger.
Ils portaient un uniforme.
Moi, je portais encore ma confiance.

Thalie (avec 80 mg de
Ritaline dans la tronche)