La drogue ne ment jamais

Catégorie : En passant
Aujourd'hui à 10:15

La drogue ne ment jamais

La drogue n’est pas née dans une seringue,
ni dans une poudre blanche,
ni dans une pilule avalée comme on avale un cri étouffé.
Elle est née bien avant,
dans les interstices invisibles du cœur.
Elle est née
le jour où un enfant a compris
que ses larmes faisaient du bruit dans le monde des autres,
que sa peur était une ombre de trop dans les pièces bien rangées,
que son amour devait se plier, se taire, se justifier pour exister.
Alors il a refermé la porte.
Pas une porte de bois.
Une porte intérieure, lourde comme une pierre qu’on scelle sur soi-même.
Personne ne l’a entendu.
Ou plutôt : personne n’a voulu entendre.
Les années ont passé comme une pluie fine sur une vitre déjà opaque.
L’enfant a grandi sans disparaître vraiment.
Il s’est seulement retiré à l’intérieur de lui-même,
comme une lumière qu’on aurait enfermée dans une pièce sans fenêtre.
On l’a jugé sur ses gestes,
sur ses chutes visibles,
sur les éclats de sa survie,
jamais sur la blessure invisible
qui saignait en silence sous sa peau.
La drogue est arrivée sans mensonge.
Elle n’a pas frappé à la porte : elle l’a trouvée déjà entrouverte.
Elle n’a jamais promis le bonheur.
Elle a seulement soufflé, comme un vent tiède dans une maison glacée :
« Viens.
Je ne guérirai rien.
Mais je vais recouvrir de brume
ce que personne n’a voulu regarder en face. »
Et l’adulte a cru choisir.
Comme on croit choisir de s’allonger quand les jambes ne tiennent plus.
Mais ce n’était pas un choix.
C’était une fidélité silencieuse, presque sacrée,
à un enfant resté seul dans une pièce intérieure
où personne n’était jamais revenu.
On croit souvent
qu’il faut arracher la drogue des mains,
comme on arrache un objet dangereux à quelqu’un qui se noie.
Mais je crois qu’il faut d’abord
s’asseoir près de cet enfant
qui tremble encore dans les couloirs fermés de la mémoire,
là où le temps ne passe pas,
là où la peur continue de respirer.
Car lorsque quelqu’un
ose enfin regarder cette douleur
sans la fuir,
sans la juger,
sans la recouvrir d’explications,
alors la drogue perd lentement
la fonction qu’on lui avait confiée.
Elle n’était pas une amie.
Elle n’était pas une ennemie non plus.
Elle était seulement
une veilleuse fragile posée dans une chambre d’orage,
la gardienne provisoire d’une souffrance
qui attendait depuis toujours
qu’une présence humaine vienne enfin s’asseoir à côté d’elle.
Et peut-être que guérir
ne consiste pas
à devenir plus fort.
Peut-être que guérir,
c’est cesser de fuir la pièce intérieure.
C’est enfin offrir à l’enfant d’hier
ce qu’il a attendu toute sa vie sans savoir le nommer :
un regard qui ne se détourne pas,
une vérité qui ne se dérobe pas,
et une tendresse
qui reste,
même quand plus rien ne la réclame.

Tali

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