L'argent ne se mange pas

Catégorie : Tranche de vie
Aujourd'hui à 12:19

#cocaïne #dépression #travail
Ce fut un soir sans éclat, un de ces soirs qui ne marquent rien sur un calendrier, qu’Antoine décida de partir. Pas sur un coup de tête. Pas dans un sursaut de courage. Dans l’épuisement. Dans la lassitude sale. Dans cette fatigue qui ne se repose plus jamais. Il comprit qu’il devait quitter la société, vendre l’intégralité de ses parts, se retirer de ce qu’il avait aidé à créer, non pas par stratégie, mais parce qu’il n’y avait plus rien à sauver à l’intérieur. L’argent ne faisait plus illusion. Il ne faisait même plus semblant. Il n’empêchait pas de pleurer sous la douche, nu, recroquevillé, l’eau chaude comme seul bruit pour couvrir les sanglots qu’on n’ose plus laisser sortir ailleurs. L’argent n’empêchait pas le dégoût de soi, ni la honte collée à la peau, ni cette sensation poisseuse de s’être vendu morceau par morceau sans même savoir à quel moment exact cela avait commencé.
La cocaïne avait achevé le travail. Elle n’avait rien rendu plus fort, rien rendu plus brillant. Elle avait détruit le corps méthodiquement : le cœur qui cogne sans raison, les mains qui tremblent, les mâchoires crispées, la fatigue qui revient dès que l’effet tombe. Elle avait surtout ravagé l’esprit. Plus de repos. Plus de silence. Plus de pensée claire. Juste une succession de hauts artificiels et de descentes minables, solitaires, pathétiques. Antoine savait désormais que la drogue ne servait pas à tenir, mais à retarder l’effondrement, à repousser le moment où l’on doit regarder le vide en face. Il avait cru contrôler. Il s’était menti comme on se ment quand on n’a plus envie de savoir la vérité.
Il regardait ses comptes bancaires grossir pendant que tout le reste s’asséchait. Les relations. Les appels. Les messages. Les visages. L’argent achetait des objets, des silences, des apparences de réussite, mais il n’achetait personne pour rester. Il ne tenait pas la main quand tout s’écroule. Il ne répondait pas quand on rentre tard, vidé, incapable de dormir, incapable de parler. Antoine comprit que l’argent n’était pas une récompense, mais un cache-misère, un décor luxueux posé sur une ruine intérieure. À quoi bon gagner autant si c’est pour finir seul, enfermé avec ses pensées, ses regrets, ses addictions, et ce sentiment constant d’avoir raté quelque chose d’essentiel sans même savoir quoi ?
Vendre ses parts n’était pas un acte de courage. C’était un aveu. L’aveu que la réussite n’avait rien réparé. Qu’elle avait même aggravé les failles. Qu’elle avait donné de l’ampleur à la solitude, de la vitesse à la chute, de la violence à l’illusion. Il savait qu’on parlerait de décision mûrie, de repositionnement, de timing intelligent. Il savait déjà les mots qu’on utiliserait pour raconter son départ sans jamais dire ce qu’il signifiait vraiment. Lui savait que tout cela était faux. Il partait parce qu’il n’y avait plus rien à gagner. Parce qu’il n’y avait plus personne à impressionner. Parce qu’on peut accumuler de l’argent toute une vie et finir quand même à genoux, incapable de se supporter soi-même. Et à cet instant précis, Antoine sut une chose avec une clarté brutale : il ne sert strictement à rien d’être riche si l’on termine seul, détruit, et vide.

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