L'argent ne se mange pas

Catégorie : Tranche de vie
25 janvier 2026 à 12:19

#cocaïne #dépression #travail
Ce fut un soir sans éclat, un de ces soirs qui ne marquent rien sur un calendrier, qu’Antoine décida de partir. Pas sur un coup de tête. Pas dans un sursaut de courage. Dans l’épuisement. Dans la lassitude sale. Dans cette fatigue qui ne se repose plus jamais. Il comprit qu’il devait quitter la société, vendre l’intégralité de ses parts, se retirer de ce qu’il avait aidé à créer, non pas par stratégie, mais parce qu’il n’y avait plus rien à sauver à l’intérieur. L’argent ne faisait plus illusion. Il ne faisait même plus semblant. Il n’empêchait pas de pleurer sous la douche, nu, recroquevillé, l’eau chaude comme seul bruit pour couvrir les sanglots qu’on n’ose plus laisser sortir ailleurs. L’argent n’empêchait pas le dégoût de soi, ni la honte collée à la peau, ni cette sensation poisseuse de s’être vendu morceau par morceau sans même savoir à quel moment exact cela avait commencé.
La cocaïne avait achevé le travail. Elle n’avait rien rendu plus fort, rien rendu plus brillant. Elle avait détruit le corps méthodiquement : le cœur qui cogne sans raison, les mains qui tremblent, les mâchoires crispées, la fatigue qui revient dès que l’effet tombe. Elle avait surtout ravagé l’esprit. Plus de repos. Plus de silence. Plus de pensée claire. Juste une succession de hauts artificiels et de descentes minables, solitaires, pathétiques. Antoine savait désormais que la drogue ne servait pas à tenir, mais à retarder l’effondrement, à repousser le moment où l’on doit regarder le vide en face. Il avait cru contrôler. Il s’était menti comme on se ment quand on n’a plus envie de savoir la vérité.
Il regardait ses comptes bancaires grossir pendant que tout le reste s’asséchait. Les relations. Les appels. Les messages. Les visages. L’argent achetait des objets, des silences, des apparences de réussite, mais il n’achetait personne pour rester. Il ne tenait pas la main quand tout s’écroule. Il ne répondait pas quand on rentre tard, vidé, incapable de dormir, incapable de parler. Antoine comprit que l’argent n’était pas une récompense, mais un cache-misère, un décor luxueux posé sur une ruine intérieure. À quoi bon gagner autant si c’est pour finir seul, enfermé avec ses pensées, ses regrets, ses addictions, et ce sentiment constant d’avoir raté quelque chose d’essentiel sans même savoir quoi ?
Vendre ses parts n’était pas un acte de courage. C’était un aveu. L’aveu que la réussite n’avait rien réparé. Qu’elle avait même aggravé les failles. Qu’elle avait donné de l’ampleur à la solitude, de la vitesse à la chute, de la violence à l’illusion. Il savait qu’on parlerait de décision mûrie, de repositionnement, de timing intelligent. Il savait déjà les mots qu’on utiliserait pour raconter son départ sans jamais dire ce qu’il signifiait vraiment. Lui savait que tout cela était faux. Il partait parce qu’il n’y avait plus rien à gagner. Parce qu’il n’y avait plus personne à impressionner. Parce qu’on peut accumuler de l’argent toute une vie et finir quand même à genoux, incapable de se supporter soi-même. Et à cet instant précis, Antoine sut une chose avec une clarté brutale : il ne sert strictement à rien d’être riche si l’on termine seul, détruit, et vide.

Commentaires
Salut Colblanctoxico,
C'est un texte "lourd" que tu as posté, mais je le trouve presque rassurant par rapport à ce que j'avais commencé à te dire sur ton boulot, avec cette impression que ça te laissait vide, voire que ça t'angoissait.

Tu es dans le "creux de la vague" en ce moment, dans le dur, dans le dark, avec ce qui ressemble à une dépression carabinée (sans compter l'épuisement du corps et du cerveau avec la c puis son arrêt), mais ça va revenir! Tu vas récupérer. Et quelque chose me dit que couper avec ton environnement professionnel est une bonne chose pour ton rétablissement.

Accroche toi,

Marnowi.
Reputation de ce commentaire
 
Dès fois quand on ne voit plus la Lumiere, il suffit de changer de fenêtre


Salut Marnowi,
Merci pour ton message.
Il m’a touché plus que je ne saurais bien l’expliquer, sans doute parce qu’il arrive à un moment où chaque mot juste compte.
Oui, je suis encore dans le creux. Et même si ça fait maintenant dix semaines que j’ai arrêté la cocaïne, je ne me raconte pas d’histoire : ce n’est pas “facile”, et je n’arrive pas à me convaincre que je n’en reconsommerai jamais. Alors je fais plus simple. J’avance au jour le jour. Sans promesse héroïque. Juste aujourd’hui.
Ce qui est frappant, et que je commence à comprendre, c’est qu’on lutte parfois moins contre une addiction que contre des compulsions. Le craving change de forme, se déplace. Le dernier week-end que j’ai passé au Royaume-Uni, je l’ai passé à me gaver de codéine, au point de m’en rendre malade. Pas pour le plaisir. Pour remplir. Pour anesthésier quelque chose. Ça m’a rappelé une chose importante : arrêter une molécule ne règle pas tout. Le travail est ailleurs, et il est plus lent.
Tu as sans doute raison aussi sur le fait de couper avec un environnement pro qui n’avait plus de sens pour moi. Pas comme une fuite, mais comme une nécessité. Il y a des contextes qui entretiennent l’angoisse, la pression, la perte de repères. S’en extraire, même temporairement, est parfois une condition pour récupérer un minimum de souffle.
La compulsion m’a coûté des amis. Tant pis. S’ils sont partis, c’est peut-être qu’ils devaient partir. Quant à la crédibilité, j’ai longtemps cru qu’elle se jouait dans le regard des autres. Aujourd’hui, je commence à penser qu’elle n’importe vraiment qu’à soi-même.
Merci pour ton soutien, ta bienveillance, et le fait de ne pas minimiser tout en restant confiante. Je m’y accroche quand c’est plus sombre.
Prends soin de toi aussi.

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