Le choix que je n’ai pas choisi, mais qui m'a été désigné.

Catégorie : En passant
25 janvier 2026 à 22:40

Je n’ai pas “progressé” vers l’IV. J’y suis allé directement.
C’est quelque chose que je relis aujourd’hui avec un mélange d’étonnement et d’inconfort, parce que ce choix ne s’est jamais formulé clairement dans ma tête. Il s’est imposé, presque naturellement, sans débat intérieur digne de ce nom.
Il y a plusieurs hypothèses que je peux poser a posteriori, sans être certain qu’aucune soit la bonne.
La première, c’est peut-être la satisfaction très concrète de mettre à profit quelque chose que je savais faire. J’avais appris les gestes, compris la technique, intégré les règles. Il y avait une forme de logique froide : “puisque je sais faire, autant aller au bout”. Comme si la compétence appelait son usage, indépendamment du sens ou des conséquences.
Il y a aussi l’illusion thérapeutique. L’idée, fausse mais rassurante sur le moment, que je me “soignais”. Que je corrigeais un état interne, que je régulais quelque chose qui déraillait. Une auto-prescription bancale, mais portée par une conviction suffisamment forte pour anesthésier le doute.
Il y avait le plaisir instantané, brut, sans détour. Un plaisir gratuit, immédiat, sans négociation avec le monde. Pas besoin de séduire, pas besoin de manger, pas besoin d’attendre. Zéro médiation. Juste l’effet, là, maintenant. Une réponse chimique simple à un malaise complexe.
Et puis il y a un aspect plus trivial, presque mesquin : la radinerie. Moins de produit, pas de nez à martyriser, pas de complications de ce côté-là. Une rationalisation économique appliquée à quelque chose d’irrationnel par essence.
Au fond, aucune de ces explications ne me satisfait vraiment. Elles cohabitent, se contredisent parfois, et laissent un vide au centre. Je n’ai pas de réponse claire sur pourquoi cette voie plutôt qu’une autre. Seulement le constat que c’est allé vite. Très vite.
Ça a été court, mais intense. Et avec le recul, je me demande si ce n’était pas aussi une manière de m’attaquer directement au corps, sans détour, comme si une part de moi cherchait à s’autodétruire physiquement, ou au moins à tester jusqu’où ça pouvait aller.
Je n’écris pas ça pour justifier, ni pour glorifier. Juste pour poser les faits, et reconnaître cette zone d’ombre : parfois, on choisit une ROA sans vraiment la choisir. Et comprendre après coup est bien plus difficile que de passer à l’acte.

Commentaires
Introspection très intéressante et presque poétique (j'adore ça) mais en te lisant je repense à cet ancien ami (qui m'a fait découvrir plein de RC btw) qui m'a dit un jour "tout n'a pas à avoir de raison". Je ne suis pas satisfaite de cette phrase car elle rentre en contradiction avec mon besoin de tout expliquer mais elle m'a permis de lâcher prise parfois.

Je partage avec toi l'aspect économique. Quand je consomme, je pense énormément à ma façon d'optimiser ma quantité. Ça ne m'empêche pas du tout de partager, au contraire, c'est toujours un plaisir. Mais quand je conseille aux autres d'écraser le produit le plus possible, j'accompagne toujours ce conseil par "comme ça par de gros cristaux qui restent bloqués et + de produit dans le nez". Je ne pratique pas l'injection mais les mécanismes psychologiques qui entourent la consommation semblent être les mêmes.


Il y a quelque chose de satisfaisant dans le rituel de consommation, peu importe lequel. Pour moi, il est tout aussi plaisant que la consommation en elle-même. Je m'applique toujours et j'adore prendre mon temps pour me préparer. Déjà c'est RDR car consommer trop vite augmente le craving. Ensuite, comme tu dis, il y a ce sentiment d'auto-efficacité, de savoir-faire, savoir être capable de choses que les autres ne savent pas faire.


Beaucoup d'injecteur-ice.s parlent de "se soigner" notamment pour l'injection d'opiacés. Ça ne semble pas être juste une expression communément partagée mais bien un sentiment, un état d'esprit.


"comprendre après coup est bien plus difficile que de passer à l'acte", je retiens cette phrase qui va m'être bien utile.


Merci à toi d'avoir partagé ces mots
Reputation de ce commentaire
 
La folie a ses raisons que la Raison ignore :)


Merci pour ta lecture attentive, ton regard sur la chose, et pour la façon dont tu mets des mots sur des choses très proches de ce que je ressens aussi.
La phrase que tu cites « tout n’a pas à avoir de raison »
me met également en tension.

J’ai le même réflexe que toi : vouloir comprendre, relier, expliquer. Et en même temps, j’ai l’impression que certaines pratiques se jouent précisément avant le sens, ou en dehors de lui.
Ce que tu dis sur le rituel me parle beaucoup également. Le geste, la préparation, le fait de “bien faire” quelque chose… Il y a là une forme de maîtrise qui rassure, parfois plus que l’effet lui-même. Peut-être une manière de reprendre la main, même brièvement.
Sur le “se soigner”, je te rejoins aussi : ce n’est pas qu’un mot. Il y a vraiment cette sensation, au moins au début, d’agir sur quelque chose de déréglé, de faire ce qu’on peut avec les outils qu’on a.
En tout cas, merci pour ton retour.

Le partage que tu fais enrichit vraiment la réflexion, et me confirme que ces mécanismes dépassent largement une ROA particulière.

Remonter

Psychoactif
Psychoactif est une communauté dédiée à l'information, l'entraide, l'échange d'expériences et la construction de savoirs sur les drogues, dans une démarche de réduction des risques.

 
logo Don Soutenez PsychoACTIF

Droit d'auteur : les textes de Psychoactif de https://www.psychoactif.org sont sous licence CC by NC SA 3.0 sauf mention contraire.


Affichage Bureau - A propos de Psychoactif - Politique de confidentialité - CGU - Contact - flux rss Flux RSS