Tenir face aux éternels cravings

Catégorie : Carnet de bord
23 janvier 2026 à 05:56

On dit souvent qu’on “sort” d’une dépendance.
C’est une formule confortable, rassurante, surtout pour ceux qui n’y sont jamais entrés.
La vérité, c’est qu’on ne sort jamais vraiment.
On déplace. On contourne. On compose.
Quand j’ai arrêté une drogue illicite, on m’a félicité. Comme si le danger était derrière. Comme si le problème avait disparu avec la seringue. Comme si le cerveau redevenait vierge une fois la poudre rangée.
C’est là que commence le mensonge.
Parce qu’une fois que la cocaïne en shoot a allumé quelque chose dans ta tête (ça ne s’éteint plus).
Jamais.
Tu peux vivre avec. Tu peux l’étouffer. Tu peux le noyer. Mais le craving, lui, reste. En embuscade. Silencieux. Patient.
Alors on remplace.
On remplace par des benzodiazépines.
Des petites pilules blanches, propres, légales.
Pleines de drogue, elles aussi (mais celles-là sont remboursées par la Sécurité sociale, prescrites calmement, presque gentiment).
Plus besoin de dealer. Plus besoin de planquer quoi que ce soit.
La dépendance devient respectable.
On ne te regarde plus comme un toxicomane.
On te regarde comme un patient.
Et c’est là que le système se donne bonne conscience.
Je ne crache pas sur les benzodiazépines. Je ne joue pas au puriste. Je sais très bien pourquoi elles existent.
Parce que parfois, sans béquille chimique, tu t’effondres.
Parce que parfois, tenir sans rien est juste impossible.
J’ai eu de la chance.
Je suis tombé sur des professionnels de santé qui savaient. Qui ne faisaient pas semblant de croire à la guérison magique.
Ils ont compris qu’il me fallait une béquille (mais pas une nouvelle chaîne).
Pas une prescription “à tour de bras”. Pas un glissement tranquille vers une autre dépendance, plus lente, plus propre, mais tout aussi réelle.
Ils ont compris quelque chose de fondamental :
l’autre dépendance, elle, ne sera jamais terminée.
Alors la question n’était pas d’en créer une nouvelle, mais de m’éviter de replonger dans un cycle encore plus sale, encore plus violent.
Parce que le vrai danger, il est là.
Dans la croyance qu’on a “réglé le problème”.
Dans le moment où on augmente les doses “parce que ça marche moins”.
Dans le jour où la béquille devient le cœur du système.
Le craving, lui, ne disparaît pas.
Il change de forme.
Il se déguise.
Il se déplace.
Et la question n’est pas : comment ne plus jamais en avoir ?
La question, c’est : comment ne pas lui obéir ?
Je sais aujourd’hui qu’il n’y a pas de solution propre. Pas de fin nette. Pas de victoire héroïque.
Seulement de la gestion, de la lucidité, et une surveillance permanente de soi-même.
Je me demande souvent comment font les autres.
Comment vous vivez avec ce bruit de fond.
Comment vous traversez les moments où ça cogne fort.
Sans glorifier. Sans comparer les molécules. Sans faire semblant.
Parce que ce combat-là, il est long.
Et ceux qui prétendent l’avoir fini mentent (souvent aux autres, parfois à eux-mêmes).

Commentaires

Colblanctoxico a écrit

On dit souvent qu’on “sort” d’une dépendance.
C’est une formule confortable, rassurante, surtout pour ceux qui n’y sont jamais entrés.
La vérité, c’est qu’on ne sort jamais vraiment.
On déplace. On contourne. On compose.
Quand j’ai arrêté une drogue illicite, on m’a félicité. Comme si le danger était derrière. Comme si le problème avait disparu avec la seringue. Comme si le cerveau redevenait vierge une fois la poudre rangée.
C’est là que commence le mensonge.
Parce qu’une fois que la cocaïne en shoot a allumé quelque chose dans ta tête (ça ne s’éteint plus).
Jamais.
Tu peux vivre avec. Tu peux l’étouffer. Tu peux le noyer. Mais le craving, lui, reste. En embuscade. Silencieux. Patient.
Alors on remplace.
On remplace par des benzodiazépines.
Des petites pilules blanches, propres, légales.
Pleines de drogue, elles aussi (mais celles-là sont remboursées par la Sécurité sociale, prescrites calmement, presque gentiment).
Plus besoin de dealer. Plus besoin de planquer quoi que ce soit.
La dépendance devient respectable.
On ne te regarde plus comme un toxicomane.
On te regarde comme un patient.
Et c’est là que le système se donne bonne conscience.
Je ne crache pas sur les benzodiazépines. Je ne joue pas au puriste. Je sais très bien pourquoi elles existent.
Parce que parfois, sans béquille chimique, tu t’effondres.
Parce que parfois, tenir sans rien est juste impossible.
J’ai eu de la chance.
Je suis tombé sur des professionnels de santé qui savaient. Qui ne faisaient pas semblant de croire à la guérison magique.
Ils ont compris qu’il me fallait une béquille (mais pas une nouvelle chaîne).
Pas une prescription “à tour de bras”. Pas un glissement tranquille vers une autre dépendance, plus lente, plus propre, mais tout aussi réelle.
Ils ont compris quelque chose de fondamental :
l’autre dépendance, elle, ne sera jamais terminée.
Alors la question n’était pas d’en créer une nouvelle, mais de m’éviter de replonger dans un cycle encore plus sale, encore plus violent.
Parce que le vrai danger, il est là.
Dans la croyance qu’on a “réglé le problème”.
Dans le moment où on augmente les doses “parce que ça marche moins”.
Dans le jour où la béquille devient le cœur du système.
Le craving, lui, ne disparaît pas.
Il change de forme.
Il se déguise.
Il se déplace.
Et la question n’est pas : comment ne plus jamais en avoir ?
La question, c’est : comment ne pas lui obéir ?
Je sais aujourd’hui qu’il n’y a pas de solution propre. Pas de fin nette. Pas de victoire héroïque.
Seulement de la gestion, de la lucidité, et une surveillance permanente de soi-même.
Je me demande souvent comment font les autres.
Comment vous vivez avec ce bruit de fond.
Comment vous traversez les moments où ça cogne fort.
Sans glorifier. Sans comparer les molécules. Sans faire semblant.
Parce que ce combat-là, il est long.
Et ceux qui prétendent l’avoir fini mentent (souvent aux autres, parfois à eux-mêmes).

Salut Colblanctoxico,

Je reviens donner qqs nouvelles après t'avoir lu.
Je suis rentrée de vacances avant hier.
3 semaines sans c, remplacée par rien, 3 belles semaines qui m'ont fait du bien, où j'ai changé complètement de contexte, fait d'autres trucs (du ski principalement) avec mes proches, connu un autre rythme...

Les cravings ont été plus que supportables, j'en ai surtout rêvé les premiers soirs (sans jamais pouvoir consommer dans mes rêves, c'était très frustrant!). J'y ai pas mal réfléchi aussi, pris du recul sur ma conso (je savais bien que le rythme que j'avais atteint était pas tenable sur le long terme, la balance bénéfices/risques était tellement défavorable!).

Quand je suis rentrée, un des 1ers trucs que j'ai fait a été de choper un gramme pour me l'envoyer en shoot. Après tout j'avais bien mérité une petite récompense.
J'ai remarqué que j'étais pas tellement enthousiaste par rapport à comment je l'avais imaginé.
Je me sentais pas très bien de faire ça.
Bref, je prépare, j'envois...... Et rien. Pas un début de$'effet shoot. Aucun plaisir. Juste un peu de chaleur. Je m'y suis reprise à 3 fois. Que dalle.
J'étais même pas frustrée que ça arrive, juste surprise.

Et j'ai l'impression d'être arrivée u bout de quelque chose. J'en n'ai plus envie, de consommer comme je faisais.

J'ai envie de revenir à une conso festive, de temps en temps, et pas forcément en shoot.

Comme si justement, pour reprendre tes mots, un truc s'était éteint dans ma tête. J'ai fait le tour je crois. Je suis arrivée là où j'avais besoin d'arriver pour pouvoir passer à autre chose sans souffrance.

ALors attention hein, si ça se trouve demain j'aurai un craving de fou et j'en rachèterai, qui sait?

Mais ce que je ressens maintenant, je l'avais pas ressenti depuis des lustres, alors j'en profite précieusement, et ce sera toujours ça de pris. Pour le reste, on verra au fil de l'eau. Mais comme dirait mon conjoint, on va pas en plus s'empêcher de célébrer les petites victoires du quotidien, et le reste on verra demain.

Pardon de changer de sujet et de le dire aussi abruptement, mais j'ai lu tes billets, et j'ai l'impression que ton boulot ne t'envoie vraiment pas du rêve.... Ne fait plus sens pour toi, voire t'apporte de l'anxiété +++.
Elle viendra pas de là ton impression de vide absolu à combler?
T'aurais pas besoin de changer d'air et d'aller faire quelque chose qui fait sens pour toi?

Y'a un bon reportage qui a été posté sur les consos au travail, et qui est bien fait dans le sens où il ne prend pas ça comme une additions de problèmes individuels mais, qui interroge "le travail" et de manière collective: comment ça se fait qu'autant de gens s'abîment pour faire fonctionner la machine? Je vais essayer de le retrouver et de te le mettre en commentaire. Ils parlent des 3 fonctions des drogues par rapport au travail: s'anesthésier, se stimuler, récupérer je crois. Pour toi c'est le tiercé gagnant non?
Je crois vraime,nt que tu devrais fouiller de ce côté là.

Prends bien soin de toi, je suis sûre que le craving peut disparaître et au moins s'atténuer de ouf en retrouvant du sens.

Marnowi


Voilà le reportage!

https://youtu.be/0GSeZ7BJOWo
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Merci !


Salut Marnowi,

Merci pour ton retour, vraiment. Je l’ai lu avec attention, et sans chercher à me projeter dans ton vécu ou à en tirer des leçons universelles. Ce que tu décris t’appartient, et je respecte profondément ça.

Je veux préciser une chose importante, parce que ça peut prêter à confusion dans ce que j’écris : mon épisode d’addiction n’est pas “terminé”. Il est en cours, encore. Simplement, il m’a apporté quelque chose que je n’avais pas avant : de la lucidité. Une compréhension très nette de mes lignes rouges. Celles avec lesquelles on ne négocie pas. Ni avec une molécule, ni avec un banquier, ni avec soi-même.

Quand j’ai racheté la boîte, j’avais 26 ans. J’avais besoin de prouver. À beaucoup de monde. À ma banquière, qui m’avait prêté plusieurs centaines de milliers d’euros. À mes associés, beaucoup plus âgés, que je percevais — à tort ou à raison — comme paternalistes. À ma famille aussi, qui aurait sans doute préféré me voir “en sécurité” dans un poste salarié.
Mais je tiens à le dire clairement : je n’accuse personne. Celui qui a appuyé sur le piston, c’est moi. Personne d’autre.

Je suis convaincu — et je le suis encore plus aujourd’hui — qu’on peut faire du business sans écraser les gens, sans renier des valeurs humanistes. Ce n’est pas une posture morale, c’est une conviction profonde. Certains associés, notamment plus récents, certains financiers aussi, n’étaient pas du tout de cet avis. Eux raisonnaient en lignes, en ratios, en tableaux. Moi, je regardais aussi les visages.
Et je ne voulais pas abandonner mes salariés. Pas les sacrifier au passage, pas les considérer comme une variable d’ajustement.

On m’a dit que j’avais “trop d’affect”. Peut-être. Mais je préfère assumer ça que devenir quelqu’un que je ne pourrais plus regarder en face.

Je veux aussi annoncer quelque chose à la communauté du forum, parce que c’est important pour moi : j’ai signé le compromis de vente lundi dernier. Avec des conditions claires, écrites, non négociables : absence de délocalisation, maintien de l’emploi.
Pendant un moment, j’ai sincèrement cru que tout ce que j’avais traversé n’avait servi à rien. Que le coût était trop élevé. Aujourd’hui, je sais que c’est faux. Ça m’a énormément apporté.

Désormais, je ne me plie plus aux volontés des financiers. J’impose mes valeurs. Celles qui ne se discutent pas. Et si, en face, les valeurs sont différentes, alors on se serre la main, proprement, et on se dit au revoir. Sans haine. Sans drame. Juste avec cohérence.

Concernant ton interrogation sur le travail : tu touches juste sur beaucoup de points. Oui, le boulot a été un facteur majeur. Oui, il m’a anesthésié, stimulé, puis épuisé. Le tiercé gagnant, comme tu dis. Et j’y réfléchis beaucoup. Pas dans l’urgence, pas dans la fuite, mais avec cette lucidité nouvelle que je n’avais pas avant.

Je te souhaite sincèrement de pouvoir profiter de ce moment que tu décris. Même s’il est fragile, même s’il est transitoire. Tu as raison : les petites victoires comptent. On n’a pas besoin d’en faire des trophées, juste de les reconnaître.

Merci pour ton message, pour ta bienveillance, et pour ne pas avoir parlé depuis une posture de vérité générale. Prends soin de toi aussi.

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