On dit souvent qu’on “sort” d’une dépendance.
C’est une formule confortable, rassurante, surtout pour ceux qui n’y sont jamais entrés.
La vérité, c’est qu’on ne sort jamais vraiment.
On déplace. On contourne. On compose.
Quand j’ai arrêté une drogue illicite, on m’a félicité. Comme si le danger était derrière. Comme si le problème avait disparu avec la seringue. Comme si le cerveau redevenait vierge une fois la poudre rangée.
C’est là que commence le mensonge.
Parce qu’une fois que la
cocaïne en shoot a allumé quelque chose dans ta tête (ça ne s’éteint plus).
Jamais.
Tu peux vivre avec. Tu peux l’étouffer. Tu peux le noyer. Mais le
craving, lui, reste. En embuscade. Silencieux. Patient.
Alors on remplace.
On remplace par des
benzodiazépines.
Des petites pilules blanches, propres, légales.
Pleines de drogue, elles aussi (mais celles-là sont remboursées par la Sécurité sociale, prescrites calmement, presque gentiment).
Plus besoin de dealer. Plus besoin de planquer quoi que ce soit.
La dépendance devient respectable.
On ne te regarde plus comme un toxicomane.
On te regarde comme un patient.
Et c’est là que le système se donne bonne conscience.
Je ne crache pas sur les
benzodiazépines. Je ne joue pas au puriste. Je sais très bien pourquoi elles existent.
Parce que parfois, sans béquille chimique, tu t’effondres.
Parce que parfois, tenir sans rien est juste impossible.
J’ai eu de la chance.
Je suis tombé sur des professionnels de santé qui savaient. Qui ne faisaient pas semblant de croire à la guérison magique.
Ils ont compris qu’il me fallait une béquille (mais pas une nouvelle chaîne).
Pas une prescription “à tour de bras”. Pas un glissement tranquille vers une autre dépendance, plus lente, plus propre, mais tout aussi réelle.
Ils ont compris quelque chose de fondamental :
l’autre dépendance, elle, ne sera jamais terminée.
Alors la question n’était pas d’en créer une nouvelle, mais de m’éviter de replonger dans un cycle encore plus sale, encore plus violent.
Parce que le vrai danger, il est là.
Dans la croyance qu’on a “réglé le problème”.
Dans le moment où on augmente les doses “parce que ça marche moins”.
Dans le jour où la béquille devient le cœur du système.
Le
craving, lui, ne disparaît pas.
Il change de forme.
Il se déguise.
Il se déplace.
Et la question n’est pas : comment ne plus jamais en avoir ?
La question, c’est : comment ne pas lui obéir ?
Je sais aujourd’hui qu’il n’y a pas de solution propre. Pas de fin nette. Pas de victoire héroïque.
Seulement de la gestion, de la lucidité, et une surveillance permanente de soi-même.
Je me demande souvent comment font les autres.
Comment vous vivez avec ce bruit de fond.
Comment vous traversez les moments où ça cogne fort.
Sans glorifier. Sans comparer les molécules. Sans faire semblant.
Parce que ce combat-là, il est long.
Et ceux qui prétendent l’avoir fini mentent (souvent aux autres, parfois à eux-mêmes).