Les produits tuent de deux façons

Catégorie : Opinion
Hier à 19:41

La première est évidente, presque pédagogique.
La toxicité du produit. La violence du geste. Les organes qui fatiguent, le cerveau qui déraille, le cœur qui s’emballe ou qui lâche. Les risques connus, documentés, répétés mille fois. Les overdoses, les bad trips, les accidents.
Celle-là, on la connaît. Elle est écrite sur les notices, dans les rapports médicaux, dans les statistiques.
La seconde est plus sournoise.
Elle ne se voit pas dans les analyses sanguines.
Elle s’appelle la culpabilité.
Et l’autostigmatisation.
Consommer, ce n’est pas seulement prendre un risque biologique. C’est aussi accepter de devenir, aux yeux des autres et très vite à ses propres yeux, quelqu’un de moins légitime. Moins crédible. Moins digne de soin.
On apprend vite à baisser la voix en pharmacie. À choisir ses mots. À anticiper le regard de travers. À sentir la méfiance dans certains services de soins, la distance polie, parfois le soupçon.
On n’est plus un patient. On devient un problème.
Et cette seconde mort-là est lente.
Elle ronge.
Elle isole.
Elle pousse à se taire, à éviter, à retarder les soins, à faire semblant que tout va bien.
Je l’ai vu de très près avec mon frère.
Un bad violent. LSD et cocaïne. Une crise psychotique aiguë.
Il était resté “collé là-haut”. Plus vraiment dans le réel. Persuadé que son corps n’était plus le sien. Il a failli s’arracher les yeux avec ses doigts. Littéralement.
Ce n’était pas une métaphore. C’était une urgence vitale.
Le système de santé n’a pas voulu l’hospitaliser.
Trop flou. Trop compliqué. Pas assez “propre”.
On a temporisé. On a relativisé. On a renvoyé.
Alors j’ai fait 2 600 kilomètres aller-retour pour aller le chercher moi-même.
Je l’ai ramené. Je l’ai contenu. Je l’ai “gavé” de neuroleptiques pour qu’il ne se mutile pas, pour qu’il n’essaie pas de poignarder quelqu’un, pour qu’il redescende enfin de ce plateau délirant où il était coincé.
Ce jour-là, j’ai compris quelque chose de très simple :
la drogue n’avait pas failli le tuer seule.
Le regard porté sur lui avait fait le reste.
Quand on consomme, on apprend vite que la frontière entre “soigner” et “juger” est parfois mince. Que certains dispositifs sont calibrés pour des cases bien nettes, pas pour des trajectoires chaotiques. Que l’on attend de l’usager qu’il soit coopératif, raisonnable, repentant presque.
Sinon, il devient encombrant.
Alors oui, la consommation tue.
Elle tue par la chimie.
Mais elle tue aussi par ce qu’elle fait porter à ceux qui consomment : la honte, le silence, l’idée qu’ils l’ont “cherché”, qu’ils méritent un peu ce qui leur arrive.
Et pourtant, je le dis sans ironie excessive : le système de santé fait ce qu’il peut.
Avec ses moyens. Ses protocoles. Ses peurs juridiques. Ses lits qui manquent. Ses soignants épuisés.
Ce billet n’est pas un procès.
C’est un constat un peu amer, un peu fatigué.
La drogue abîme les corps.
Mais le regard social, quand il se durcit, finit souvent le travail.
Et au milieu de tout ça, on bricole.
On fait des kilomètres.
On improvise des prises en charge bancales.
On tient comme on peut.
Finalement, ce n’est peut-être pas très différent du reste :
un système imparfait, des humains débordés, et des situations trop complexes pour rentrer dans les cases.
Rien de très glorieux.
Rien de très héroïque.
Juste la vie, avec ses angles morts. Et la société qui nous observe.
Et parfois, il faut bien le reconnaître,
ça fait déjà beaucoup.

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